Journal de confinement #9 : storytelling du virus, stop ou encore ?


Journal de confinement / mercredi, mars 25th, 2020

J9. Un vent du nord souffle dans les rues ensoleillées de la Robertsau, quasi-désertes. Deux jours sans sortir, je ne me suis pas rendu compte qu’il faisait si froid. Attestation signée-datée dans le sac-à-main, panier vide sur l’épaule droite, tote-bag sur la gauche, rempli de bouquins à l’attention d’un couple d’amis avec enfants en mal de médiathèque, je vais faire les courses. Activité hier banale, effectuée à la va-vite après le boulot, au retour de l’école. Aujourd’hui un événement qui s’anticipe, se savoure, prend du relief. Rendez-vous est pris avec l’un des deux adultes du couple, celui qui part affronter le dehors ce jour-là, pour échange de livres et achats alimentaires.

Du film plastique, du scotch et des masques en tissu

En deux jours, le petit supermarché bio a pris des allures de… Je ne saurais trop dire de quoi. Des tuteurs de jardinage encadrent la caisse, trois ou quatre épaisseurs de film plastique tiré entre les deux. Un panonceau collé dessus : CB uniquement. L’échange de monnaie occasionnerait-il un toucher inopportun, ou bien les pièces manquent-elles déjà ? Je m’abstiens de tout commentaire. Une table en bois pliante disposée le long de la caisse met un peu plus de distance encore entre le personnel et les client.e.s. Le fils de la patronne, un masque en tissu sur le visage, installe au sol des bandes de scotch brun tous les mètres, pour garantir les distances de sécurité dans la queue.

Je fais mes courses, échange quelque phrases avec l’ami aux livres, rentre assez vite dans mes pénates. Je n’ai pas envie de trainer, je ne me sens pas vraiment à l’aise dehors. Pas très en forme non plus. Déjeuner, vidéos, lecture d’articles, coups de fil à ma grand-mère fiévreuse – « C’est un zona », m’assure-t-elle – et je fonds en larmes, une fois le téléphone raccroché.

Le storytelling coronavirus m’a vaincue. Quelques minutes. Je sèche mes joues, parle avec Marc. D’où sort cette inquiétude, ces projections, ce pessimisme ? Un peu de Libé, un peu du Monde, un peu de Facebook, un peu des coups de fil, beaucoup de moi-même, en mode shaker. Même François Ruffin, que j’écoute généralement avec enthousiasme, m’a plombée avec le témoignage d’un Alsacien qui n’a pas pu serrer dans ses bras son fils de 6 ans en larmes, durant la cérémonie d’enterrement de sa belle-mère. Motif : deux personnes par banc maximum, assis à 1,5 mètre de distance et pas le droit de se toucher dans l’église.

Enfermée chez moi et gavée d’infos

Comment a-t-on pu en arriver à accepter de ne pas consoler son propre gosse à l’enterrement de sa grand-mère ? Comment est-il possible qu’on accepte, que des milliards de personnes acceptent, de rester chez elles pendant SIX SEMAINES, de ne sortir qu’avec un sauf-conduit, nous qui portons habituellement notre liberté d’être, de bouger, de nous exprimer, en étendard ? La peur, bien sûr, et la culpabilité – qui voudrait être consciemment responsable de la mort d’un autre humain ? On est pas des barbares, non de Dieu -, le simple civisme peut-être. Le tout cuisiné et entretenu, à tort ou à raison (je n’ouvre pas ce débat), par le système médiatico-politique et l’histoire qu’il nous raconte sur les chaînes d’infos en continu.

Et là, j’écarquille les yeux. Stop ou encore ? Je suis loin d’être complotiste : je crois bien plus à la force du mainstream et de l’auto-censure qu’au calcul conscient d’une désinformation de masse. J’ai été suffisamment longtemps journaliste dans des quotidiens pour cela. Mais, enfermée chez moi et gavée d’infos, qui me touchent, qui me disent de me méfier des autres, d’être sur le qui-vive, je me dois, nous nous devons, de faire un pas de côté.

Mettre les « informations » dans des cases, faire le tri : les chiffres à prendre avec des pincettes, les prévisions, de qui ? dans quel but ? les témoignages, l’émotion qu’ils expriment et qu’ils génèrent, la stratégie politique, les responsabilités, les perspectives et les opportunités. Mes angoisses, celles des autres. Ma vision prospective, mes combats, et ceux des autres. Je vais prendre le temps de faire un tableau. D’ouvrir Excel. Rien que de l’écrire, ma main tremble moins, je me verticalise.

Se rappeler d’où les personnes s’expriment

C’est mon « conseil » du jour. Enfermé.e.s chez nous, l’extérieur peut être une nourriture du cœur et de l’esprit, mais peut aussi se transformer en poison, insidieux. Se rappeler d’où les personnes s’expriment et les messages qu’elles veulent faire passer, inconsciemment ou non. Dans Libé, le psy hospitalier de Mulhouse crie sa colère et sa frustration d’alarmes répétées jamais entendues, sa perception des faits, violente ; l’homme endeuillé dit son impuissance et exorcise, peut-être, sa coupable docilité ; à la télé, tel ministre ravale sans doute sa panique et son manque de légitimité, revêtant un improbable costume de général s’adressant à des troupes indisciplinées.

JE décide de ce qui me touche (oui, oui). Petit retour chez Toltèque : ne jamais le prendre pour soi et ne pas faire de suppositions (hu hu). S’inquiéter des autres et faire preuve d’empathie ne signifient pas tout absorber. Et c’est l’éponge émotionnelle qui vous parle, celle qui prend tout dans le bide et réfléchit après (smiley qui grince des dents). Pendant que je prends les pagaies et rame dans mon univers intérieur, je vous conseille la chaîne de Fabien Moine, naturopathe bien connu, qui propose à ses abonnés Youtube cette fameuse prise de recul nécessaire pour avancer vers la pleine santé, une meilleure autonomie et une plus grande confiance. Je (me le) recommande chaudement.

Photo : le jeu Gravitrax fait un malheur ici ! Merci aux grands-parents pour ce chouette cadeau de Noël qui fait les belles heures de cette deuxième semaine de confinement

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