Journal de confinement #7 : exercé-je un « bullshit job » ?


Journal de confinement / lundi, mars 23rd, 2020

J7. La question de l’utilité sociale me taraude. Je termine enfin un petit livre acheté en janvier, « La révolte des premiers de la classe », sous-titré « Métiers à la con, quêtes de sens et reconversions urbaines », par Jean-Laurent Cassely, paru aux éditions Arkhê en 2017. Une enquête courte et plutôt efficace, qui s’attache à décrire les parcours en reconversion professionnelle de ces Bac+5 tentés par l’artisanat et le commerce de bouche, après des années passées à exercer un « métier à la con » devant un écran, dans une administration peut-être, une petite ou grosse boîte de la communication, de l’assurance ou de la finance, plus sûrement. Ces déclassés volontaires, qui accompagnent (ou précèdent) la gentrification des quartiers populaires des grandes villes, qui s’adressent à une clientèle nomade et aisée, leurs pairs dont ils connaissent les aspirations et les goûts.

Si toutes les « autrices-naturopathes » étaient confinées…

Dans le bouquin, un premier test permet de savoir si l’on exerce soi-même un bullshit job, généralement un emploi de bureau, cette immense catégorie de boulots inutiles décrite par l’anthropologue David Graeber dans un livre éponyme paru en France en 2018 (que je brûle de lire, mais que je n’ai pas en magasin, là, tout de suite…). Un second test propose de se projeter dans un job « d’entrepreneur urbain », concret et géographiquement ancré. Résultats du premier : autrice et journaliste, naturopathe ou même conseillère politique ne rentrent pas (vraiment) dans la catégorie des bullshit jobs. Au second test, je me projette clairement dans un boulot de conseil ou de soin ; ça tombe bien, c’est à peu près de ce que je fais déjà.

Néanmoins, je m’interroge. Et cette interrogation est intimement liée à la situation d’épidémie virale que nous vivons, épisode qui risque de se répéter à l’avenir, pendant lequel mes activités sont à l’arrêt quasi-complet. Alors, si tou.te.s les auteur.trice.s, naturopathes, formateur.rice.s ou conseiller.ère.s politiques étaient confiné.e.s à la baraque, le monde s’écroulerait-il ? S’écroule-t-il aujourd’hui ? Et bien, non.

Besoin d’autres compétences que celles de médecins, mais…

Forcément, je grossis le trait. Certaines de mes activités, je le crois, apportent une plus-value, certes ponctuellement, certes non-vitale, mais qui, je l’espère, participe à « faire société ». Les activités « essentielles » en temps de crise sanitaire : alimentation et énergie, production et distribution de produits d’hygiène, services médicaux en suffisance ou mise à disposition de contenus numériques, sont complémentaires de celles nécessaires en rythme de croisière.

L’éducation et la culture par exemple, à l’arrêt avec les spectacles annulés et les écoles fermées, mais qui infusent dans tout notre quotidien confiné et le rendent vivable. Les films que l’on regarde, les livres que l’on lit, les programmes de formation que l’on suit, l’éducation que l’on a reçue et qui nous permet l’accès à ces contenus, en sont le fruit. Notre société a besoin d’autres compétences que celles des médecins, des infirmières et des maraichers, poumons de notre survie sous régime de coronavirus, mais insuffisants le reste du temps.

Réévaluer sa contribution personnelle

Néanmoins, je m’interroge. Comment aller plus loin au service des autres, quand on est, comme moi, un.e intellectuel.le multi-diplômé.e un peu paumé.e ? Alors je surfe sur le site de l’Université de Strasbourg en vue d’un prochain cursus, sur celui de la Chambre de métiers d’Alsace pour un apprentissage. Pourquoi non ? L’utilité sociale se construit : elle est à la confluence de ce qui a du sens pour soi, de ce dans quoi l’on excelle (une longue quête) et ce qui apporte aux autres.

Dans un contexte de crise environnementale et sociale, cette triple exigence doit être revue à l’aune d’une quatrième, celle de la résilience. Comment ce que je fais de mon quotidien apporte une pierre à l’édifice d’un monde vivable ? Plus seulement pour les générations futures, mais pour la nôtre. L’histoire s’accélère, il est urgent de réévaluer notre contribution personnelle. Quelques semaines pour y penser, un luxe rare.

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