Journal de confinement #5 : Doillon ou moi, toujours les privilégiées de quelqu’un


Journal de confinement / samedi, mars 21st, 2020

J5. Hier soir, Marc m’a tendu son téléphone. Sur l’écran, un article paru sur le site de France Culture, « Journaux de confinement, la lutte des classes ». J’y découvre que Lou Doillon et Leïla Slimani, chanteuse pour l’une, autrice pour l’autre, se font étriller sur internet (par ici notamment), au motif qu’elles ont osé raconter leur quotidien de privilégiées, l’une confinée dans sa « grotte », une petite maison parisienne qu’on imagine bien comfy, l’autre dans sa maison de campagne où elle se vit « Belle au bois dormant » en son royaume. Leur tort ? Le luxe d’un confinement semi-oisif et cosy, l’accès illimité aux médias traditionnels. Peut-être Doillon est-elle soupçonnée de faire peu de cas de la dangerosité du virus pour celles et ceux qui vont tafer à l’usine, chez Amazon, dans les hôpitaux ou les supermarchés, cela ne peut même pas être le cas de Slimani, qui écrit :

« A la télévision, un homme qui était, j’en suis sûre, bien intentionné, a dit que nous étions tous à égalité face à cette épreuve (…). Mais nous ne sommes pas à égalité. Les jours qui viennent vont au contraire creuser, avec une cruauté certaine, les inégalités. Ceux qui ont peu, ceux qui n’ont rien, ceux pour qui l’avenir est tous les jours incertain, ceux-là n’ont pas la même chance que moi. Je n’ai pas faim, je n’ai pas froid, j’ai une chambre à moi d’où je vous écris ces mots. J’ai le loisir de m’évader, dans des livres, dans des films… »

C’est vrai. Je pourrais écrire la même chose.

La France inégalitaire, sans dec’

Ces fractures face aux mesures édictées par le gouvernement, je les évoquais déjà hier. Comme si l’on découvrait aujourd’hui que nous vivons dans une société inégalitaire. Oui, dans une société de classes comme la nôtre, avec des très riches, des très pauvres et une myriades d’intermédiaires, le confinement et la crise sanitaire n’ont pas la même saveur de part et d’autre d’une frontière mouvante.

Cette frontière qui sépare l’infirmière au turbin douze heures par jour (ou malade à force d’avoir côtoyé le virus) de la cadre en télétravail qui effectue gentiment ses quelques heures de visioconférences et de job de bureau (comme moi), avant de retourner à ses affaires perso, son repos, ses enfants ; cette frontière entre le Parisien enfermé dans 20 mètres carrés et le Périurbain en pavillon-piscine dans le grand sud ; entre la mère au foyer tourangelle qui ne fait qu’ajouter l’assiette du mari à midi, de la femme de ménage, privée de revenus et culpabilisée de ne pas savoir assurer la « continuité pédagogique » pour ses quatre enfants, entassés dans une HLM de banlieue, etc.

Je vous laisse imaginer la pluralité des scénarios. Vertigineux. Mais le fait de vivre – toute l’année ! – dans une société inégalitaire n’invalide pas à mes yeux la démarche d’auto-analyse, de création et de partage que génère cette période inédite de confinement. Ma démarche, celle du voisin ou celle de Lou Doillon. Oui, c’est injuste que cette artiste aisée, fille d’artistes aisés, puisse gratter sa guitare enguirlandée dans ses bijoux instagramés, pendant que des SDF s’entassent dans des squats où le Covid-19 vient les cueillir, avant un passage en service de réanimation surbondé. Mais ce n’est pas un truc neuf. Que la vie soit plus facile pour certains que pour d’autres.

Et puis, là, tout de suite, je n’y peux rien. Ce que je peux faire, ce que nous pouvons faire collectivement, c’est réfléchir à ce qui nous a menés là, ce sur quoi nous aurons prise demain. Depuis des années, je milite ici ou ailleurs pour la décroissance (ou l’a-croissance) sous toutes ses formes. Le fameux « moins de biens, plus de liens » des Latouche, Ariès, Morin, Rabhi, Dion &co. Le désencombrement, l’année sans achat, la naturopathie, le locavorisme, le zéro déchet, l’engagement collectif, associatif ou politique… C’est vers une plus grande autonomie que nous devons aller. Vers un rapport objectivé avec nos objets, une plus grande acceptation de notre (inter)dépendance aux autres, la fameuse « entraide » de Pablo Servigne, une analyse fine de nos besoins, individuels et collectifs.

Plus autonomes et résilients face aux chocs

Ces derniers mois, je me suis concentrée sur mon travail, qui a pris toute la place. Mais le fait que nous soyons rodés, Marc, les enfants et moi, au peu, que nous ayons, il y a moins de deux ans et pendant 12 mois, réduit à néant volontairement notre consommation, que nous connaissions intimement les réactions (positives) de nos corps au jeûne, nous rend plus autonomes et plus résilients (j’y reviendrai) face aux changements, à défaut de chocs : il y a encore de la bouffe dans les magasins et on peut toujours s’y rendre pour l’acheter, moyennant un sauf-conduit… Choc, qui pour l’instant se limite à lire, réfléchir et écrire au fond du lit, à passer un temps précieux en famille, plutôt qu’à aller bosser et baguenauder à la terrasse des restos. Une « guerre » de salon en somme.

En attendant la suite, je reçois ce mail hier, vendredi – on en perdrait presque la notion du temps : « La situation sanitaire actuelle et les mesures prises par les autorités afin d’endiguer la propagation du virus Covid-19 nous contraint malheureusement, mais tout naturellement, à annuler votre prestation » (c’est moi qui souligne). Une conférence sur le minimalisme et le désencombrement. Une seconde, également programmée début avril, devrait suivre le même chemin. J’attends. Micro-entrepreneuse, je fais partie de ceux qui ne bénéficieront que d’un repos non-rémunéré, bien ou mal vécu. Peut-être une remise d’URSSAF, à voir. Je ne suis pas à plaindre, mon compte en banque est approvisionné (pour une fois !). Mais, comme souvent, j’entérine l’idée que, sur l’échelle sociale, je suis / on est toujours au-dessus de certain.e.s, en-dessous d’un tas d’autres.

4 réponses à « Journal de confinement #5 : Doillon ou moi, toujours les privilégiées de quelqu’un »

  1. exactement, écrit avec cohérence, je savais que vous trouveriez les mots justes, pensées amicales, merci , persévérance à vous, courage dans cette nouvelle épreuve commune,

  2. On voit que dans cette guerre vous revendiquez votre clan.
    Le clan de ce qui ne manquent de rien et qui croient tout savoir.
    Etranglez vous avec votre bien pensance.
    Et laissez la parole à ceux qui vivent quelque chose et qu’on écoute jamais. Vous vous êtes l’image même de la bourgeoise qui se plaint des pauvre de la misère alors que votre vie n’est que facilité.

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