Journal de confinement #4 : la tentation de la peur


Journal de confinement / vendredi, mars 20th, 2020

J4. Si j’avais écrit cette première ligne il y a deux heures, elle n’aurait pas eu la même couleur. Mon état d’esprit et mon humeur sont instables, un chant d’oiseau peut les améliorer, un témoignage sur Youtube les plomber. Il est 9h48 du matin, je suis toujours au fond de mon lit, les enfants devant leurs dessins animés. Marc a pointé sur son interface professionnelle, installé au salon pour une heure ou deux. Je prends conscience de mon plexus noué, de mes muscles inutilisés, des fourmillements que je n’arrive pas bien à situer dans mon corps.

« Un coup de gueule glaçant » au réveil

Ce matin encore, j’ai ressenti de la peur. Quelques minutes après mon réveil, j’ai allumé le téléphone, checké les réseaux, écouté le témoignage d’un malade italien en rémission dont le père est mort du coronavirus, d’une infirmière dans les Deux-Sèvres poussant un « coup de gueule glaçant » contre ces Français qui ne se rendent compte de rien, ces gouvernements qui ont tué l’hôpital public. J’en ai repris une louche avec le décompte des malades et des morts en Alsace que l’Agence régionale de santé refuse désormais de communiquer au jour le jour.

Dans les médias locaux, je lis que le commerce de bouche du centre-ville promet bientôt une baisse de rideau, signe que leurs clients ne vivent pas sur place, touristes et locataires Airbnb pour beaucoup, quand les « vrai.e.s habitant.e.s » se font rares dans cette partie de la ville. Le retour au stationnement gratuit à la pause déj’, promis par tant de candidats aux municipales il y a seulement quelques jours (une éternité !), semble désormais anecdotique, illusoire, risible presque.

Déprime et crises familiales, des recommandations

Les fenêtres sur le monde me crachent d’abord l’angoisse éprouvée par d’autres. Elle m’atteint, je ressens la peur. Celle qui peut gagner cette manche, comme le suggère l’écrivain Sylvain Tesson, si je n’y prends, si nous n’y prenons pas garde. Celle que ressentent certains membres de ma famille, certains de mes voisins sans doute, une part des personnes que j’ai côtoyées ces derniers mois, pendant la campagne. Cette peur qui peut, en temps de confinement, mener à la déprime, à la dépression ou aux crises familiales. Ce ne sont pas des risques à prendre à la légère : une universitaire propose d’ailleurs « des recommandations pour réduire les effets psychologiques négatifs » liés au confinement à domicile, dans un article dont le lien circule sur les réseaux. Les associations de lutte contre les violences faites aux femmes alertent également sur les risques décuplés dans cette période où les conjoints violents peuvent redoubler d’accès de rage quand toute la famille s’entasse entre quatre murs.

14h, les feuilles vert tendre pointent leur chlorophylle sur la terrasse, une machine de linge tourne, Marc est rentré dans sa grotte, un roman pour seul bagage, les enfants sont chez leur père pour trois jours. M’armant d’amour, je mets la peur à sa place, dans un petit coin du cœur. Je sais qu’en la matière, l’effet miroir marche à plein : que la peur des autres me ramène à la mienne, la ragaillardit. Tant que je n’ai pas choisi de mettre cette peur personnelle en veilleuse, celle des autres la réveillera immanquablement.


Les CSP+ confinés dans leurs résidences secondaires

Un autre sentiment peut nous animer : la colère. Que ressent vraisemblablement la journaliste et autrice féministe Titiou Lecoq (que j’aime beaucoup) au moment d’écrire son billet sur Slate. Colère du deux poids – deux mesures, de la fracture entre la France des CSP+ confinés dans leurs appartements cossus où, mieux encore, dans leurs résidences secondaires dans l’ouest et le sud du pays (où ils colportent le virus), et la France des ouvrier.ères, des caissier.ères, des infirmier.ères, des aides à domicile, du SAMU, etc., qui bosse avec ou sans « mesures barrières » efficaces. Titiou Lecoq parle de « fractures », les mêmes que dénonce François Ruffin dans son émission de « radio dans ma cuisine », dont il veut faire un livre collectif, « L’An 1 ».

Hier soir, j’avais décidé de jeûner et de me dé-nicotiner. Au milieu de l’après-midi, je renonce au double projet détox pour un moment. Besoin de me stabiliser, de m’installer dans ce nouvel état, individuel et collectif, d’analyser, de normaliser la situation. Et puis, comme dirait Marc, avec prévenance, non sans une pointe d’ironie, « on a tout le temps de remettre ça ».

3 réponses à « Journal de confinement #4 : la tentation de la peur »

  1. Mettre la peur de côté, en attendant les 14 jours réglementaires pour être sûr que personne n’a rien par ici …
    Profiter du WEnd (= pas de continuité pédagogique … sauf pour moi qui travaillera le samedi après -midi, comme toutes les semaines en fait) …
    Espérer qu’il pleuve, pour que les gens arrêtent de se promener en groupe le long du canal comme si de rien n’était …
    Bises du jour … 😉

  2. Merci Maries, tes billets m’accompagnent depuis ces quelques jours, et ils mettent en mots ce que je ressent. Mon état est en bascule constante entre mon intérieur, et l’extérieur. Un chant d’oiseau m’apaise en un instant, je regarde le soleil qui est doux et magnifique entre les branches qui verdissent tendrement, la nature semble nous porter, nous aider, et en même temps nous narguer. Et je passe du contentement à l’angoisse en un instant. Aujourd’hui j’ai envie de pleurer, tout simplement, de lâcher du lest. Pour la suite. Accepter. Avancer.
    Merci Marie, ca fait du bien de te lire 🙂

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