Journal de confinement #26 : le questionnaire post-COVID de Bruno Latour


Journal de confinement / mardi, avril 21st, 2020

J36. Résumé des derniers jours : j’ai repris les consultations, Marc va mieux (pfiou), je me suis inscrite à des cours quotidiens de yoga en ligne donc j’ai d’exquises douleurs musculaires (merci Céline !), j’ai regardé le dernier Star Wars en VOD (bof), râlé contre ce « monde qui vient » pire que le précédent, convaincue – un paradoxe pour une naturopathe – comme André Comte-Sponville que la santé n’est pas la valeur suprême de notre existence.

Comme dirait ma mère, qui considère l’entreprise de ce journal comme « nombriliste » (mais se plaint de ne plus avoir de mes nouvelles depuis quelques jours…), il est temps de parler d’autre chose que de moi.

Ce qui vous manque ou, au contraire, ne devrait pas reprendre (selon vous)

Cela tombe bien. J’ai ébauché quelques réponses (personnelles !) aux questions sur l’après-COVID posées à tou.te.s par Bruno Latour, sociologue, philosophe et anthropologue des sciences. Son initiative vise, c’est du moins ce que j’en ai compris, à multiplier les réflexions individuelles pour dessiner collectivement les contours d’un monde désirable… En commentaire, ou pour vous seul.e, je vous encourage donc à jeter quelques idées sur ce qui vous manque pendant le confinement, que vous souhaiteriez voir développer ou développer vous-même, et sur ce qui est à l’arrêt et ne devrait pas reprendre.

J’aurais pu faire (beaucoup) plus long, mais je vous épargne la plupart de mes considérations générales. J’ai sans doute oublié plein de trucs, mais ce qui est intéressant, c’est que chacun place une pièce du puzzle. J’ai par ailleurs regroupé certaines questions pour simplifier la rédaction et la lecture.

Question 1 : Quelles sont les activités suspendues pendant le confinement dont vous souhaiteriez qu’elles ne reprennent pas ? Question 2 : Décrivez a) pourquoi cette activité vous apparaît nuisible/ superflue / dangereuse / incohérente ; b) en quoi sa disparition / mise en veilleuse / substitution rendrait d’autres activités que vous favorisez plus facile / plus cohérente ?

Je souhaite :

  • Une baisse drastique du trafic aérien. – L’avion, vols commerciaux et transport de marchandises confondus, génèrent énormément de gaz à effet de serre évitables. Les vols commerciaux devraient être restreints au maximum (suppression du low cost par exemple), les personnels travailler dans de bonnes conditions ; le transport de marchandises par avion devrait être réduit aux produits « essentiels » (à définir collectivement). Cette « mise en veilleuse » favoriserait une relocalisation massive de la production alimentaire et industrielle, mais également un autre rapport au temps, à la découverte, aux voyage.
  • Limiter la circulation automobile. – En faisant plus de place à la marche, au vélo et aux transports en commun dans l’espace public, pour en finir avec la pollution, le stress, le bruit et la promiscuité.
  • La suppression des fast-food, magasins de fast-fashion, centres commerciaux, parcs d’attraction, hôtels clubs et autres artéfacts du tourisme de masse. – Ces activités sont nuisibles sur de multiples plans : pillage des ressources, santé environnementale, rapport au plaisir, aux émotions, aux vacances, à la famille. Supprimer ces activités (et en développer d’autres) permettrait de revenir à une alimentation plus saine et éthique, de valoriser les produits de qualité (objets, vêtements…) en matériau écologiques, d’être moins soumis aux modes, de passer du temps à autre chose qu’à consommer.
  • Limiter la multiplicité des bullshit jobs, dans les domaines du commerce, du marketing, de la publicité, de la communication, etc. – Ces jobs, aux tâches souvent fragmentées, ont pour objectif commun de vendre plus, de produire de la croissance et de l’argent, en s’appuyant sur des ressources qui progressivement s’épuisent. Force est de constater que, quand nombre d’entre nous qui les exerçons ne sont plus au travail, la société est loin de s’écrouler… Les supprimer (et en développer d’autres) permettrait de (re)trouver du sens dans nos activités quotidiennes tout en améliorant les chances de l’espèce humaine de survivre sur Terre.
  • Redéfinir la notion de grand spectacle. – Grandes compétitions sportives comme les Jeux Olympiques, concerts géants, show à l’américaine, ces grandes manifestations sont d’immenses consommatrices d’énergie et de ressources : espaces et équipements, transports, diffusion, merchandising, etc., leur bilan carbone est catastrophique. N’est-il pas temps de redéfinir les contours d’expériences collectives constructives et non destructrices ?
  • Ce qui n’est pas à l’arrêt mais devrait être questionné : finance, banque, assurances / agriculture intensive, élevage industriel, industrie lourde et plastique…

Question 3 : Quelles mesures préconisez-vous pour que les ouvriers / employés / agents / entrepreneurs qui ne pourront plus continuer dans les activités que vous supprimez se voient faciliter la transition vers d’autres activités ?

J’imagine plusieurs leviers, concrets et philosophiques. Sur ce dernier plan, il est impératif de revoir notre grille de valeurs et nos représentations en matière de réussite, scolaire et sociale, d’utilité sociale, d’accomplissement individuel et collectif. Sous l’angle concret, deux axes : la formation tout au long de la vie et la réhabilitation des professions manuelles et de soin ; le listing des métiers utiles à la collectivité, et l’organisation de leur expansion.

Il s’agit bien sûr d’agriculture de proximité, urbaine et périurbaine, mais aussi dans les campagnes, les vallées et les montagnes, une agriculture sans pesticide et basée sur les principes de la permaculture (gros rendements sur peu d’espaces et complémentarité des cultures), gourmande en main d’œuvre. L’artisanat, via l’apprentissage, la petite industrie, le low tech, l’économie circulaire, sociale et solidaire, l’humain, la culture, le livre, l’éducation et le bien-être seront parmi les domaines à revaloriser et développer.

Question 4 : Quelles sont les activités suspendues dont vous souhaiteriez qu’elles se développent / reprennent ou celles qui devraient être inventées en remplacement ? & Question 5 : Décrivez a) pourquoi cette activité vous apparaît positive ; b) comment elle rend plus faciles / harmonieuses / cohérentes d’autres activités que vous favorisez ; et c) permettent de lutter contre celles que vous jugez défavorables ?

  • Librairies, médiathèques, parcs, jardins, forêts : je ne peux pas vivre dignement sans lire et marcher dans la nature. Les musées nous manquent également aujourd’hui ; ils sont des phares dans la mer culturelle, une forme d’organisation de l’art et du savoir, essentiels pour aller à la rencontre de l’Autre, dans une dimension non-marchande (ou à peu près).
  • Marchés & vente directe, agriculture de proximité : partiellement arrêtées, ces activités vitales ont le triple avantage de la qualité, de la juste rétribution du travail et du faible coût carbone. A développer !
  • Cafés, bars, restaurants, cavistes, petits commerces de détail : je trouve la vie beaucoup moins joyeuse sans les plaisirs de la sociabilité & de la table.
  • Naturopathes, psychologues, kinés et autres thérapeutes non reconnus comme essentiels, qui ne peuvent plus recevoir ou aller à la rencontre de leurs consultants pendant le confinement. Notre/leur apport est à valoriser dans une démarche de prévention et de santé globale de la personne. Dans cette optique, plus que jamais d’actualité, j’appelle bien sûr de mes vœux la reconnaissance de la naturopathie par l’Etat et l’intégration des naturopathes dans les professions de soins – plus d’éléments sur le sujet dans mon livre « Je deviens naturopathe ».
  • Campings, sentiers de randonnée, voyages de proximité, à l’échelle nationale ou européenne : l’impossibilité de se déplacer, de voir la mer, de découvrir de nouveaux endroits est pesante, sclérosante. La prise de conscience de l’importance fondamentale de notre liberté de mouvement est l’un des points forts de la période.
  • Ecoles, université, conférences, stages & formation : les lieux et temps de la transmission, qui constituent le cœur de mon activité professionnelle, mais également le calendrier sur lequel la vie de mes enfants est calée, permettent de faire société. Leur « remplacement » par des cours en ligne, des retransmissions virtuelles ou des devoirs maison n’est pas à la hauteur de l’enjeu. (Re)donner ses lettres de noblesse à l’étude m’apparait comme un volet majeur sur lequel mettre le paquet dans les prochaines années.
  • Services publics : outre l’éducation et la santé, en première ligne, les services aux citoyens, déchets, social, état civil, espaces publics, etc., sont un rempart contre la barbarie. Mal considérés dans nos sociétés capitalistes et individualistes, ils mériteraient d’être réhabilités, du point de vue de la rétribution des agents comme du prestige symbolique.

Question 6 : Quelles mesures préconisez-vous pour aider les ouvriers / employés / agents / entrepreneurs à acquérir les capacités / moyens/ revenus / instruments permettant la reprise / le développement / la création de cette activité ?

Des formations accessibles au plus grand nombre et tout au long de la vie, un revenu universel, un discours public centré sur la résilience et l’humain dans la nature, le respect des personnes, des résistances et difficultés concrètes et leur accompagnement. On parle aujourd’hui de la mettre la dette au frigo pour 100 ans, de débloquer des milliards, de nationaliser des entreprises, de relocaliser certaines productions (médicaments, masques…). Mais que ne mettons-nous pas cette énergie dans un double projet : celui de renforcer notre humanité et de lui offrir la possibilité de se maintenir dans des conditions physiologiques et philosophiques optimales dans les décennies à venir (ne soyons pas trop ambitieux.ses) ?

Je ne rentre pas dans la finesse du trait du « comment ». Nombreux.ses sont celles et ceux plus qualifié.e.s que moi en la matière.

Faites l’exercice, repérez ce qui vous manque et ce qui ne vous manque pas, ce qu’on devrait éradiquer et ce qui mérite d’être encouragé. Et bouger à votre échelle ou envisager très sérieusement de le faire. L’assiette, le boulot, le lieu de vie, le rythme, l’ambiance, tout peut changer ; ça commence maintenant (et pas demain comme dans le film Demain, ha ha !).

Une réponse à « Journal de confinement #26 : le questionnaire post-COVID de Bruno Latour »

  1. tout à fait d ‘accord avec vous et avec vos commentaires…là ce qui me manque le plus c’est de voir et toucher mes enfants et ma maman(besoin primaire pour moi aujourd’hui)
    Ensuite vient tout ce que vous décrivez,et j’aimerais croire en quelque un ou en un mouvement qui déciderait de s ‘y mettre, sans bouder ou partir à la moindre contrariété,avec des personnalités empathiques charismatiques,ouvertes à la spiritualité mais surtout désireuses d’une société plus juste
    je n’ai pas d’espoir pour l’instant,personne ,aucun projet à quoi me raccrocher, juste cultiver mon jardin
    Merci pour votre journal que je découvre aujourd’hui

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