Journal de confinement #21 : tracking de masse et masques obligatoires, le malaise


Journal de confinement / jeudi, avril 9th, 2020

J24. « L’acte de résistance sera de remettre l’humain au centre du jeu. De protéger la sensibilité, l’intuition, l’intelligence chaotique, gage de survie. (…) Les avantages proposés par les nouveaux maîtres du monde sont trop attrayants et la perte de liberté trop diffuse pour que l’individu moderne souhaite s’y opposer, pour autant qu’il en ait les moyens. Il ne faut pas compter sur les big data [GAFA, NATU…] pour nous rendre cette liberté. En revanche, nous pouvons leur faire confiance pour convaincre l’humanité qu’elle n’est pas essentielle. » C’est sur ces mots que se termine « l’homme nu, la dictature invisible du numérique » (Plon, 2016), du romancier Marc Dugain et du journaliste Christophe Labbé, tous deux spécialisés dans les questions de défense, de police et de renseignement.

Une information orientée ?

Acheté il y a quelques mois, j’ai lu ce petit livre ces deux derniers jours, alors que je ressens un malaise de plus en plus vif, à mesure que les semaines passent. L’impression que l’information est orientée dans le sens du catastrophisme et de la peur. Que l’on fait dire aux chiffres, consciemment ou non, une horreur relative, sans jamais les mettre en regard des morts de la pollution chimique et atmosphérique, du tabac et de l’alcool ou de la malbouffe. L’impression aussi d’être soumise par cette peur, entretenue quotidiennement par de terribles témoignages, par une communication gouvernementale remaniée pour coller aux besoins, par un nouveau sujet : la chloroquine, les masques, les « passagers clandestins » inciviques

Dans « L’homme nu », Dugain et Labbé dressent le portrait d’une société hypnotisée par les fonctionnalités numériques, prisonnière consentante d’un système ultra-marchand, dont les objectifs intrinsèques sont à terme de dissoudre les Etats et de promouvoir l’avènement d’un homme augmenté. Ses options seraient trustées par une élite de l’argent, au détriment d’une masse d’humains désœuvrée, réduite à vendre ses données en échange d’un revenu universel lui garantissant confort, relative oisiveté et non-conflictualité. Cette vision est partagée par ceux que l’on traite de complotistes, dénoncée par les chroniqueurs technophiles. Je n’ai pas les informations nécessaires pour en juger. Ce livre, comme d’autres, lus il y a quelques années – « La vie algorithmique » d’Eric Sadin (L’Echappée, 2015) par exemple -, a le mérite de nous réveiller, de politiser notre utilisation aveugle de ces outils.

Coût écologique du numérique exorbitant

Un bémol à « L’homme nu » : il n’évoque pas le coût écologique exorbitant de ce que l’on appelait naguère les Nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), coût décrit notamment dans « La face cachée du numérique » de Fabrice Flipo (L’Echappée, 2013). Les objects connectés, tout comme internet et le stockage des données nécessitent des ressources naturelles, des espaces, de l’électricité dans des proportions gargantuesques, incompatibles avec les enjeux sociaux et écologiques actuels. Mais, tout comme l’accès à nos données personnelles, cela non plus ne parvient pas à nous rendre vigilants.

On parle ces dernières semaines d’applications mobiles de tracking de masse, qui nous permettraient de sortir du confinement tout en maintenant des moyens de contrôle resserré sur la population. L’installation de cette ou ces applications devraient se faire sur la base du volontariat et les données collectées avec parcimonie et respect de notre vie privée (sic). Mais que va-t-il se passer ? Ceux qui ont peur ou se conduisent comme de bons petits soldats, les technophiles acclimatés à ce genre de tracking, chargeront toutes et tous ces apps. Ceux qui ne le feront pas seront considérés au mieux comme têtes brûlées, au pire comme inciviques et dangereux. Certains endroits publics ou privés leur seront-ils interdits ? Devront-elles/ils se justifier de ne pas se balader en permanence avec leur smartphone ou d’avoir quelque chose à cacher ?

Interdiction de sortie pour deux adultes

Même topo pour les masques. Alors que l’efficacité de ces apps dépend de paramètres encore flous aujourd’hui (distance de sécurité exacte, facteurs de risques individuels, collecte des informations, conséquences pour celles et ceux qui auront croisé le chemin d’une personne positive au COVID, etc.), l’efficacité des masques est également en question. Clairement, je ne fais pas partie de celles et ceux qui se précipitent sur les tutos en ligne et la machine à coudre pour confectionner des masques inutiles dans de vieux draps. J’y viendrai peut-être, pour reconquérir un peu de cette liberté de mouvement dont nous manquons tant depuis près d’un mois… Liberté encore rognée par un « renforcement du confinement » ce week-end en Alsace, où il est désormais interdit à deux adultes d’un même foyer de sortir côté à côte. Même l’heure de dégourdissage de jambes en famille, qu’on n’a pratiqué qu’une ou deux fois parce qu’on est des gens raisonnables (!), est désormais interdite.

Qui serais-je pour nier la réalité de cette crise sanitaire, que certain.e.s expérimentent de près, en étant malades, en ayant perdu un.e proche ? Je n’exprime ici que mon malaise ; ne décris que mes sourcils qui se froncent, avec l’impression d’être prise au mieux pour une idiote qu’il faut protéger d’elle-même, au pire pour une agente du désordre qu’il faudrait remettre au pas. Et cette question lancinante : que restera-t-il de ce flicage une fois la crise passée ? Serrons les fesses et attendons de voir ?

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