Journal de confinement #2 : comme un dimanche inquiet


Journal de confinement / mercredi, mars 18th, 2020

J2. Les bruits de tondeuse à gazon et d’aspirateur se sont tus à la mi-journée. C’est l’heure de la sieste, silencieuse. Celle d’une chaude journée d’été ou d’un dimanche d’hiver. Sauf qu’on est mercredi, en plein entre-deux-tours, en pleine période électorale. Un mercredi de printemps qu’on aurait dû passer à la terrasse des cafés, à tracter, à rencontrer des gens, à échafauder des plans pour l’après. Tout cela est remis à plus tard, à on-ne-sait quand, dans on-ne-sait quelles conditions.

Matinée passée au téléphone avec la famille. Les uns sont confinés à Paris, dans l’ennui ou l’inquiétude, d’autres ont filé à la campagne, comptant les jours qui les séparent de l’assurance d’avoir contracté ou non le virus. Quelques-uns sont malades, fiévreux, la capacité pulmonaire réduite. Ici, à Strasbourg, à quelques encablures du cluster haut-rhinois, après des semaines, des mois passés à serrer des mains et à rencontrer des dizaines de personnes par jour, on attend.

Les limites de la « continuité pédagogique »

En imprimant les cours de collège, le voyant de l’imprimante s’est allumé : l’encre manquera bientôt. Ne restent pas non plus des masses de papier. Il ne s’agit pas d’une course essentielle, la « continuité pédagogique » aura cette première limite. Je repense à cette intervention du ministre de l’Education, commentée sur un plateau de télé, avec pour message, à destination des enfants et des jeunes : « Vous n’êtes pas en vacances ». « Levez-vous à l’heure habituelle, habillez-vous, petit-déjeunez et mettez vous à votre bureau pour travailler ». Si vous avez des parents disponibles pour faire classe, internet, un ordinateur personnel, un espace de travail, des fournitures, une interface web non-saturée par les connexions des copains, etc. Beaucoup de si.

Sur les réseaux sociaux, par SMS, par mail, je reçois des messages qui disent le stress et l’impuissance. Les unes s’inquiètent des personnes à la rue ou des enfants non-scolarisés, les autres des entrepreneurs indépendants (dont je suis), des restaurateurs, de toutes ces structures à l’arrêt qui seront bientôt sans ressource, de la politique qui continue pour certains alors que l’heure est à autre chose, de n’avoir pas assez de livres à lire, de Netflix qui va bientôt planter, des enfants qu’on n’arrive pas à tenir à l’intérieur…

Lâcher ce sur quoi je n’ai pas prise

Mon message du jour est simple : lâchons ce sur quoi nous n’avons pas prise. Je n’ai pas prise sur la gestion politique de la crise, sur les soins apportés aux malades, sur l’information que les uns et les autres choisissent d’absorber. Je n’ai pas prise sur les décisions gouvernementales ou sur la tenue d’un second tour des municipales à l’été. Je ne suis pas en position d’aider matériellement celles et ceux qui n’ont pas assez pour se sentir en sécurité dans cette période de repli. Je ne sais pas si mes proches vont être malades, si je suis porteuse du virus, si beaucoup de gens vont mourir, si l’on prend trop ou pas assez de précautions. J’ignore tout des conséquences de cet épisode. Augure-t-il d’une prise de conscience collective ? D’un trauma profond qui changera pour longtemps notre approche de la vie en société ? Des modes de production ? Du sens donné à notre passage en ces lieux ?

Ré-agencement complet du quai de la ville Ninjago / Contribution créative du fiston (SG)

J’ai néanmoins quelques repères qui me permettent d’appréhender cette période et le confinement avec une sérénité relative : mon bagage naturopathique, qui m’assure une relation apaisée au corps et une confiance dans ses capacités de résilience (j’y reviendrai), un lieu de vie où ma famille est en sécurité, une alimentation dont je positive l’éventuelle frugalité, une fenêtre sur le monde (internet, des écrans) pour échanger avec les autres. Surtout, j’ai prise sur mes ressentis. Je vois les vagues déferler (pas toujours venir…) et j’ai les outils pour les faire refluer.

La pyramide des besoins de Maslow

Lundi matin, après quelques trop rares heures d’un sommeil perturbé, j’ai ouvert un œil. Les idées cotonneuses. Mon premier réflexe a été d’allumer mon téléphone, de consulter un site d’info. Trois lignes sur le confinement à venir, sur le nombre de malades et de morts, et j’ai ressenti une violente angoisse. Il me fallait récupérer mes enfants au plus vite, faire quelques courses, rentrer chez moi. Les larmes sont montées, j’ai ressenti une peur atavique, primaire. C’était la première fois depuis l’apparition du coronavirus. Et puis, très vite, entourée par le groupe, prise par les urgences, j’ai refoulé cette angoisse et j’ai pris dans les heures suivantes les mesures pour ne pas la ressentir à nouveau : faire la queue au supermarché, passer chez le maraicher, retrouver mes petits, nous rassembler à la maison.

Hier, j’ai lu cet article bien tourné sur la façon dont « le coronavirus réhabilite la pyramide des besoins de Maslow ». Cette pyramide, que je me permets de reproduire ci-dessous, est très connue, mais la hiérarchie qu’elle propose dans l’assouvissement des besoins ne fonctionne pas « dans un contexte politiquement et psychologiquement stable ». Exemple : en temps normal, je peux me lancer à fond dans une activité (écrire un livre, m’engager dans une association, mener une campagne électorale) sans assurance de « retour sur investissement », si tant est que j’obtiens la reconnaissance de mes pairs et que je trouve du sens dans mon projet. Sauf que, et c’est l’intérêt de l’article, l’on observe qu’en période de pandémie mondialisée, la pyramide retrouve tout son sens, les besoins physiologiques repassant devant « les besoins d’appartenance, d’estime ou d’accomplissement ». C’est bien ce que j’ai ressenti lundi, subrepticement, rapidement enfoui, mais bien là.

(DR)

Ce basculement pose de nombreuses questions et ouvre surtout d’intéressantes perspectives, pour qui est convaincu de la nécessité d’un changement de modèle. On s’en reparle très vite.

2 réponses à « Journal de confinement #2 : comme un dimanche inquiet »

  1. Très instructif cet article. L’analyse de la réhabilitation de la pyramide de Maslow, de l’article visé, est très intéressante. J’espère que ce retour subi à l’essentiel nous permettra une prise de conscience collective sur les travers de nos modes de vies.

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