Journal de confinement #17 : plus jamais obligée de faire la bise


Journal de confinement / samedi, avril 4th, 2020

J19. Plus jeune, je faisais partie de celles qui rechignaient à faire la bise systématique. Trop de proximité socialement forcée avec des personnes, des hommes surtout, dont je vivais l’embrassade avec un léger dégoût, me pliant néanmoins au rituel validé dans mon pays. Deux, voire trois bises systématiques, le matin, parfois le soir au boulot (ô, cette génance avec certains vieux chefs de service libidineux…), pour dire bonjour et pour dire au revoir, autour d’un déjeuner ou d’une sortie entre copains. Bref, des bises tout le temps, avec un faible entrain de ma part.

J’ai appris à toucher les autres

Et puis, pendant mes études de naturopathie, à la faveur de l’apprentissage des techniques manuelles, massage et réflexologie, mais également de la relation d’aide qui caractérise l’exercice du métier de praticien de santé, j’ai « ouvert mes chakras ». J’ai appris à toucher les autres, à regarder les corps et à les comprendre, à dépasser certains de mes préjugés et de mes dégoûts. Ma pudeur s’est déplacée, je n’ai plus eu peur de prendre mes ami.e.s dans mes bras, de montrer mes émotions, de pleurer. Au fil des années, j’ai fait la bise plus volontiers, j’ai constaté que je devenais plus tactile, touchant un bras, une épaule. Sans aller jusqu’aux mains, comble de l’intime.

Et puis, cet affreux terme de distanciation sociale. En pleine campagne électorale, ne plus serrer la main, ne plus embrasser ; ne reste que le sourire, mais il ne dit jamais assez. Grande frustration pour les futur.e.s élu.e.s, mais aussi pour les militant.e.s, et cette prise de conscience : comment faire campagne quand on ne peut plus toucher les gens ? Par extrapolation : comment signifier notre entrée en contact avec quelqu’un sans tous ces signaux codifiés ? C’est tout notre rapport aux autres qui en est chamboulé.

« Gardez vos distances, s’il vous plaît »

Le confinement a amplifié ces bouleversements anthropologiques. Ce n’est plus toucher l’autre qui serait à éviter, mais c’est le simple fait de le voir, de lui parler, de respirer le même air, de toucher le même paquet de pâtes au supermarché. Hier matin, lors d’une sortie courses, je repère un homme masqué à dix mètres derrière celui qui dépose ses courses sur le tapis. Je lui demande s’il fait la queue. Il s’écarte violemment de moi (j’étais à deux mètres), me fusille du regard et gronde : « Gardez vos distances, s’il vous plaît ». Je lui fait remarquer que la distance de sécurité est fixée à un mètre, que je l’interrogeais par politesse. Il s’avance, excédé et grommelle un « ça n’ira pas plus vite » agressif.

Nous ne pourrons pas revenir en arrière. Finies les bises baveuses des boss libidineux, on aura toujours la bonne excuse de la distanciation hygiénique. C’est une bonne chose. Mais, continuerons-nous à nous méfier de tout contact physique ? Les habitudes lâchées difficilement reviendront-elles au galop ou, au contraire, adopterons-nous définitivement le salut asiatique ? Même question pour les masques : ce port du masque en papier blanc, qui nous paraissait hier une précaution (excessive) réservée aux habitant.e.s des villes les plus polluées du monde, deviendra-t-il une norme en occident ? Son port sera-t-il rendu obligatoire quand les cargaisons ne seront plus détournées par nos amis américains ? (Info démentie et néanmoins troublante…)

On prend le pli de l’entre-soi

L’ambiance de défiance généralisée, entretenue par les chiffres égrainés quotidiennement et l’impossibilité d’être dépisté, la psychose organisée pour maintenir la population disciplinée et confinée, si elles se justifient d’un point de vue sanitaire, aura forcément des effets sociétaux à long terme. Qui gagnera la partie ? L’entraide ou le repli ? Avec le confinement, on prend le pli de l’entre-soi, on identifie plus précisément quels rapports sociaux nous sont essentiels, desquels on pourrait se passer durablement. Un premier tri s’établit à la hache. Tout dépend des personnalités, des habitudes, du contexte social aussi. Pas le même besoin des potes et de l’extérieur entre un adolescent qui partage sa chambre avec trois frères et moi.

Le coronavirus, comme d’autres épidémies avant lui, sera-t-il l’occasion de changements de pratiques profonds ? Le sociologue et anthropologue David Le Breton évoque la poursuite d’un mouvement de « recul du corps et de dé-sensorialisation du monde », à la faveur du développement des sociabilités par écrans interposés. Je ne sais que souhaiter sinon de retrouver la chaleur des câlins avec mes ami.e.s et ma famille. Mais je doute qu’elle soit au rendez-vous prochainement. Beaucoup vivent dans des régions moins touchées que la nôtre par le virus, adoptent des réflexes quasi-survivalistes et désinfectent tout ce qu’ils peuvent en rentrant des courses.

Nostalgie des embrassades

C’est en réfléchissant à ces questions que je me surprends à vouloir que tout cela ne soit jamais arrivé. Comme les enfants, je voudrais gommer les derniers mois et revenir à notre insouciance passée. Fugace, une nostalgie des embrassades. Qui l’eût cru ?

3 réponses à « Journal de confinement #17 : plus jamais obligée de faire la bise »

    1. Peut-être. Même si tout changement est une occasion d’apprentissage et d’évolution, on voudrait parfois naïvement que cette étape-là prenne une autre tournure, moins déroutante. L’avantage avec le confinement, c’est qu’on a le temps de réfléchir à ce que l’on vit et au monde d’après. Pas comme si on fuyait l’ennemi sous les bombes, pour reprendre la métaphore guerrière de certains.

  1. Je n’ai jamais été très fan de la bise à tout le monde. Surtout dans les situations où elle est plus ou moins imposée homme-femme…
    Mais dans cette période où je n’ai pas fait la bise depuis des semaines, je me rends compte de son côté bienfaiteur d’une marque affective lorsqu’elle est échangée avec des personnes que l’on apprecie 😙
    Si la situation post-épidémie permet de ne plus être socialement contraint à taper la bise à tout le monde, ça me va ! Tout en retrouvant une proximité humaine…

    Des bises numeriques à vous 4 !

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