Journal de confinement #12 : canaliser la colère, redéployer l’énergie


Journal de confinement / samedi, mars 28th, 2020

J12. A son pas dans l’escalier, dans sa façon de souffler en poussant la porte d’entrée, je sais qu’il est hors de lui. En quelques mots agacés, le tableau : une « bourgeoise », une « madame-je-sais-tout » devant lui « pendant une heure », dans cette interminable queue chez le maraîcher. Elle parle au téléphone, se plaint du gouvernement, de la pénurie de masques. Dans le magasin, elle recule quand il avance, elle sait tout des mesures sanitaires à observer, squatte le comptoir, use ses nerfs. Ils sont encore en pelote près d’une demi-heure plus tard. Une douche n’en vient pas à bout. Sa colère m’est insupportable, je n’ai nulle part où fuir sa mauvaise humeur, qui forcément doit trouver un nouvel exutoire en la personne restée à la maison à bouquiner, moi. Le huis clos, dans l’une de ses pénibles expressions.

La fuite dans l’étude ou dans un bain avec les enfants

Derrière la colère, l’insupportable privation de liberté, l’exacerbation des fractures sociales, la résignation à la non-action, la peur de mal faire ou de perdre l’autre, de manquer de quelque chose aussi, de la plus insignifiante frivolité au nécessaire le plus vital. Cette colère, c’est un trop plein d’énergie (compte tenu des circonstances) que j’ai, que nous avons toutes et tous, sans doute, des difficultés à canaliser. Il le faut bien pourtant. On ne peut pas passer sa journée à hurler, à taper du pied, à pleurer de rage ou à se frapper la tête contre les murs. J’ai tenté quelques-unes de ces options, pour rapidement changer de stratégie.

Quand ma moitié trouve son salut dans la lecture du Monde diplomatique, d’un polar ou d’un Blueberry, je redéploie la mienne dans trois activités principales :

  1. L’étude : lecture d’articles et de livres avec annotations et rédaction de fiches, visionnage de vidéos, documentaires et films sur les thématiques du jour ou de la semaine, écriture du présent journal, en lien ou non avec mon sujet du moment (je garde un petit jardin secret). Le refuge dans la tête et l’organisation des idées est mon catalyseur numéro un. Sur lequel j’imagine capitaliser. C’est rassurant.
  2. La santé & l’intendance. M’astreindre au respect d’un rythme à peu près régulier, faire des exercices physiques quotidiens, préparer les repas, faire le ménage ou les courses me demandent pas mal d’énergie, au regard du peu de reconnaissance de la part du monde extérieur, mais fonctionnent bien pour panser les émotions dites « négatives » ou la sensation de vide.
  3. Les loisirs, les coups de fil, les enfants. Tout ce qui relève de ma vie sociale de mère de famille confinée. Quand je suis agacée, triste ou fâchée, il m’arrive souvent de passer un appel (à l’une de mes sœurs principalement), prendre un bain avec les enfants, ranger et nettoyer leurs chambres (un exutoire constructif) ou bouger des meubles. L’amour affleure, le sourire aussi. C’est gagné. – Ce n’est que face à l’ennui que je dépose les armes au pied de Netflix.

Stratégies d’évitement éprouvantes

Alors que la maison est silencieuse, la rue immobile, la ville et le pays à l’arrêt (un certain arrêt), je suis fascinée par notre degré de domestication. Un éclat de voix et la machine à stratégies d’évitement se met en marche. Ne pas déranger les voisins, rester civiquement confiné.e.s à la maison, même au bord de s’étriper, attendre sagement qu’un plan de sortie de crise se dessine au sommet de l’Etat. Attitude collectivement positive, espère-t-on, individuellement éprouvante.

Je ne peux pas rêver d’un esprit pacifié, le mien en est incapable. Alors je pardonne à l’un ou l’autre sa colère, j’accepte mes sautes d’humeur (exacerbées par un sevrage nicotinique en cours, suis-je kamikaze ?), je construis sur ce temps particulier. Nous apprenons toutes et tous de la période. Sur le plan personnel, nos besoins, nos sources de vitalité ; sur le plan collectif, nos marges de manœuvre, ce qu’il est possible ou non d’impulser.

Un printemps à la fenêtre. Je vais m’y faire, prenant exemple sur l’attitude (généralement) raisonnable de mon époux. Et vous, ces deux nouvelles semaines de confinement à venir ? Torture ou soulagement ?

3 réponses à « Journal de confinement #12 : canaliser la colère, redéployer l’énergie »

  1. L’occasion idéale (si j’ose dire…) de vivre au jour le jour et de savourer l’instant présent. Et de faire mienne cette parole bouddhiste que le bonheur est finalement l’absence de souffrance.
    On vous embrasse fort tous les 4

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