Journal de confinement #1 : l’euphorie de la décélération


Journal de confinement / mardi, mars 17th, 2020

Jour 1. Le confinement est obligatoire depuis midi. A 17h20, j’imprime une liasse d’attestations de déplacement dérogatoire. Je suis à la maison depuis la veille, 15h. Je n’ai pas fumé de la journée – jeté mes deux dernières cigarettes de campagne hier soir tard, en me promettant de soigner mes poumons… à nouveau – et mes pieds fourmillent. Je remplis le document et je sors, fébrile. Les rues de la Robertsau, quartier résidentiel strasbourgeois, sont vides ou presque. Je croise un couple avec enfants en train de taper mollement dans une balle en mousse devant le restaurant La Vignette et la station de tram Mélanie, où le silence règne, plus lourd que celui d’un dimanche habituel de printemps. A la Petite Orangerie, quelques jeunes tapent eux aussi dans une balle. C’est interdit. Ils ne se sont pas encore fait choper par les policiers qui patrouillent. Je croise deux voitures bleues et blanches rue Bœcklin, mais elles ne s’arrêtent pas. Elles ne font que se montrer, pour l’instant.

Les passants gênés, des masques sur le visage

Les deux bureaux de tabac sont fermés. Je tente le kebab, qui me sauve, comme un dimanche, comme un premier de l’An. Je rentre sans trainer. Les rares passants âgés portent des masques sur le visage, les gens qui se croisent se dévisagent, gênés. Que fait-elle.il dans la rue ? A t-elle.il rempli son attestation ? C’est inédit, c’est bizarre. Je monte les marches quatre à quatre, glisse un bonjour distant au fils des voisins. M’installe sur la terrasse dans le soleil couchant. Je prends conscience de la chance de posséder cet espace accueillant, d’être chez nous, avec mon mari et mes enfants, dans cet appartement confortable, pas très loin de la forêt, suffisamment spacieux pour que nous vivions bien tous les quatre « enfermés » toute la journée.

Je suis électrisée par l’envie de créer. D’écrire à nouveau. D’un coup, ce temps qui s’offre à moi est une aubaine, un impensé complet après des mois de travail intense. J’en suis presque euphorique. Ces derniers jours, je suis passée par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Bleue d’angoisse (le maintien des élections ?), rose de plaisir (les résultats), rouge de colère (l’incertitude du report), verte de peur (du virus). Entrecoupé de rien, d’attente, de gestion, de faire. Continuer la campagne électorale tant qu’on ne sait pas, avancer pour ne pas perdre la dynamique, comme un véhicule lancé à pleine vitesse dont on relâche l’accélérateur avant d’appuyer sur le frein.

Freinages d’urgence, par à-coups

Et puis le freinage d’urgence, par à-coups, il y a 10 jours, puis jeudi 12, dimanche 15 encore, lundi matin, lundi soir à nouveau, mardi midi finalement. Arrêt, reprise, arrêt, reprise, arrêt, reprise encore, arrêt final. Les nerfs ont tenu, par miracle. Et on ne sait pas tout encore. Alors, on s’adapte. C’est l’un des premiers enseignements de cette période. Notre capacité d’adaptation. La mienne, celle des enfants, celle de notre société. J’ai vraisemblablement des semaines pour venir à bout du sujet, alors je vous fais grâce de mes tâtonnements intellectuels à chaud.

Ce que je peux dire, aujourd’hui déjà, c’est que je sens l’énergie monter. Celle du printemps, celle de l’osterputz alsacien, celui qui déleste, nettoie, prépare au renouveau. Je sais que la période est anxiogène pour beaucoup, que des familles sont dans l’angoisse, que des gens meurent, que des soignants triment. J’ai peur moi aussi pour certain.e.s de mes proches. Ce n’est pas une peur violente, c’est un sentiment sourd, que je ressens quand je me mets au diapason de « radio peur », quand j’écoute les infos, quand je vois les images de queue devant les magasins, quand je sais mes ami.e.s seul.e.s, mal à leur aise dans la perspective d’un violent changement d’habitudes.

La fièvre créatrice a aussi touché ma fille / « Y a des fautes d’orthographe, non ? » (Poème AG)

Une incroyable opportunité

Alors je me branche sur « radio intériorité ». Je regarde les photos et vidéos de mes gourous préférés sur les réseaux sociaux, je puise dans le coolness de mes amies naturopathes, qui toutes positivent ce moment de repli sur soi, sur ses proches. Qui songent à faire du tri dans leurs armoires, à prendre le temps de (re)lire leurs autrices et auteurs préféré.e.s, à enfin passer du temps avec leurs enfants (quitte à s’astreindre à faire classe, j’y reviendrai…), à se lancer dans une activité artistique, dans le yoga quotidien, dans la cuisine de produits frais.

Ce soir, le premier de ce nouveau cycle, je suis optimiste. Les implications de cette crise sont nombreuses, à tous les niveaux. Dramatiques individuellement pour certain.e.s, pénibles pour beaucoup, socialement et politiquement incroyablement questionnantes. Mais ce soir, à J1, elles m’apparaissent d’abord, sur le plan personnel, comme une opportunité aux multiples facettes. Que, gourmande, j’ai hâte d’explorer avec vous dans les prochaines semaines.

Et vous, ce premier jour du reste de nos vies ?

3 réponses à « Journal de confinement #1 : l’euphorie de la décélération »

  1. Voilà, tu décris bien tout !
    Ici, c’est télétravail de direction et de classe pour moi ; N°4 a avancé dans les fiches envoyées par les maîtresses ; T. est rentré ce soir soulagé, arrêt pendant 15 jours. Les Grands sont à la maison pour l’un, chez son père pour l’autre, chez lui avec sa compagne pour le 3e. Tout s’est arrêté aujourd’hui à midi … A nous maintenant d’inventer notre vie !
    Et bravo à A. pour ce magnifique poème <3
    Bises à tous les 4, prenez soin de vous.

  2. En vous lisant, je trouve de la sérénité. Même si je vois beaucoup de positif dans cette période comme vous le soulignez bien « prendre du temps  » pour nous, notre famille. Cette après-midi, en rentrant du travail j’ai trouvé très apaisant de rouler presque seul sur la route. Malgré cette situation, il y a quand même un lâché prise qui va se mettre en place pour certain.

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