Collapsonaute, comment je vis avec la probabilité d’un « effondrement »


Mon chemin de vie, Vivre la ville / jeudi, octobre 3rd, 2019

L’idée du collapse, effondrement ou écroulement en français, n’est pas nouvelle. Jacques Ellul ou Ivan Illich dans les années 1970, Barjavel avant eux, avec le roman post-apocalyptique « Ravage » (1943), plus récemment « Dans la forêt » de Jean Hegland (1996), que j’ai adoré, ou « Le socialisme gourmand » de Paul Ariès (2012)… Tous (et beaucoup d’autres !) ont pensé, théorisé, anticipé la fin plus ou moins brutale de notre société thermo-industrielle mondialisée, dit leurs craintes des conséquences d’un effondrement de notre système – système qui repose sur la consommation bien trop rapide ! des ressources limitées de notre planète – et esquissé les contours d’une autre société.

« Une autre fin du monde est possible »

Le lanceur d’alerte qui écrit et s’exprime partout aujourd’hui, dans cette même dynamique de dépassement des constats scientifiques et d’invention humaniste et conviviale d’un après, c’est le collaposlogue Pablo Servigne, ingénieur agronome et auteur, avec Raphaël Stevens, de plusieurs livres dont « Comment tout peut s’effondrer » (2015, Seuil) et « Une autre fin du monde est possible, vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre) ». Il est aussi à l’origine de la création d’un magazine à diffusion déterminée (trois ans à raison de quatre numéros par an), Yggdrasil.

Depuis une dizaine d’années, je lis toute cette littérature, essais et romans, j’écoute les redif’ d’interviews, je transmets à mon tour sur ces sujets. Au départ, je m’informais de façon décousue, « dendritique » comme dit Servigne, sur l’agriculture bio, urbaine puis permaculturelle, sur les scénarios énergétiques alternatifs (Négawatt), sur les grands projets inutiles, la chute de la biodiversité, sur les ressorts économiques mondialisés et la finance, sur la sociologie de l’oligarchie (Pinçon-Charlot…), sur les fractures sociales en France et ailleurs, sur l’écologie politique et ses combats, sur l’empreinte carbone des transports ou du numérique, sur les dangers des GAFA, les villes en transition (Rob Hopkins), le pic pétrolier et les hydrocarbures non-conventionnels, les pesticides et micro-polluants, la nature en ville, les voies d’action alternatives…

Déprimer, lever le pied, s’engager

Doucement, je suis devenue « collapsonaute » (individu convaincu du prochain effondrement de la civilisation moderne) et me suis mise à déprimer. C’était vers 2013-2014. Journaliste politique, je suivais l’actualité locale et régionale, observais au quotidien le hiatus entre ce que je pensais devoir être fait pour sauver ce qui pouvait l’être encore, et les actions concrètement engagées. Pire, l’état d’esprit dans lequel les acteurs du territoire, ceux qui possédaient quelques manettes (certes insuffisantes pour faire réellement levier, mais des manettes quand même…), se complaisaient. J’ai fait une pause, longue et quasi-définitive. Devenue (philosophiquement) décroissante, j’ai pris la décision d’informer et de militer sous d’autres formes, professionnelles, personnelles et associatives.

Concrètement, comment fais-je pour allier la conviction de vivre dans un système qui court à sa perte, perte que je peux potentiellement expérimenter ou, à défaut, que mes enfants risquent fort de vivre, et le fait de continuer à alimenter la machine, en consommant, utilisant ma carte de crédit et internet, me déplaçant en train ou en voiture, vivant en ville avec des enfants scolarisés dans une école publique (dont les exigences sont à mille lieux des compétences que nos enfants devraient potentiellement acquérir pour affronter la situation dans laquelle nous pourrions nous retrouver après-demain matin…) ?

Revenir à soi pour mieux aller vers les autres

Réponse : je bricole. Je mets de la cohérence là où je le peux, sur notre familiale production de déchets, notre consommation d’objets manufacturés, certains déplacements (nous ne prenons plus l’avion depuis cinq ans). Mais surtout, surtout, j’ai changé d’état d’esprit. Je me suis considérablement enrichie dans ma quête d’autonomie : il n’est pas question ici de survivalisme – je suis beaucoup trop minimaliste et humaniste pour cela – mais de naturopathie, de spiritualité, d’ouverture, d’amour. C’est le truc que j’adore avec Servigne, il parle d’entraide, il parle d’amour. A en perturber un type comme François Ruffin (voir la vidéo « Dernière bière avant la fin du monde »), député LFI d’Amiens dont je suis religieusement l’actualité.

Et pour cause, socialisme/gauchisme et développement personnel s’accordent mal dans notre culture. Celui qui se préoccupe de son propre « salut », de sa propre hygiène physique et psychique, ne peut pas être au chevet des plus faibles, des plus humbles. Or, cette prévention contre la spiritualité laïque (je précise !) me paraît obsolète : il ne s’agit pas de se remettre sous la coupe d’un curé, au contraire ! Ce que disent les collapsologues/sophes/nautes, c’est que sans connaissance de soi, sans retour sur soi, ses émotions, ses peurs et ses rêves, impossible de s’ouvrir aux autres. Sauf que, si tout s’effondre, que les supermarchés se vident, que les banques engloutissent nos économies, que les réseaux électriques, d’eau et d’assainissement ne fonctionnent plus, que nous restera-t-il, sinon les liens humains d’entraide que nous auront construits au fil des années ?

Notre dépendance est à son comble

Ce que disent encore les collapsologues, c’est que nous ne pourrons pas nous en sortir seuls. Nous ne sommes résilients ni à l’échelle individuelle (ça n’a jamais été le cas), ni à celle de la famille, ni même à l’échelle d’une métropole ou d’une région. Chez nous, en Alsace, à l’heure du pic pétrolier et du réchauffement climatique, on construit encore des autoroutes sur des terres agricoles… C’est dire à quel point on est loin et du constat, et plus encore de l’anticipation des crises à venir. Notre dépendance est à son comble et cette prise de conscience devrait nous guider, individus, vers d’autres types de consommation, mais également de relations, en commençant par celles avec nos proches, nos voisins de pallier, notre communauté. (Je ne parle même pas de ce qui devrait être fait à l’échelle collective.)

Parisienne émigrée depuis 19 ans, ma famille est loin et éclatée. J’ai par ailleurs été élevée dans une ville où faire un sourire à son voisin, dans l’escalier ou dans le métro, pouvait être (très) mal interprété. Malgré (ou à cause de) mes fonctions perso et pro, de mon style de vie, je passe beaucoup de temps seule devant un écran, et ça me convient. J’ai testé le jardinage, ça m’ennuie. Je suis l’urbaine typique qui ne pourrait pas survivre cinq minutes en situation de collapse.

Vivre une décroissance sans heurts ?

Mais j’apprends. Je sais coudre, tricoter et cuisiner des produits bruts, adopter une bonne hygiène de vie pour n’avoir quasi-jamais recours au système de santé. Je sais jeûner, me contenter de peu. Au quotidien, j’essaie de trouver un équilibre entre sauter à pieds joints dans la consommation (de livres, de sorties, de déplacements) et cultiver une forme de sobriété matérielle et relationnelle. Mon conseil : faire sortir dès à présent de nos vies tout ce qui les parasitent, les alourdissent, les encombrent. Penser à demain, avec beaucoup de nous-même, du plaisir de se découvrir, d’entretenir des relations d’amitié et d’amour riches et sincères, et peu de poids. Parce qu’il y a encore une chance de vivre une décroissance sans heurts du système, si on s’y met tous, si on n’a pas peur. Vœu pieu ?

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