Celles qui partent #6 – Nathalie : « Je suis passée de l’emprise de ma mère à celle de mon mari »


Celles qui partent / mardi, juillet 16th, 2019

Nathalie, 58 ans, est mère de deux grands fils de 25 et 28 ans, grand-mère d’une petite-fille de 12 mois. Séparée de son mari Patrick depuis plus de 20 ans, elle raconte la « nouvelle naissance » qu’a été cette séparation, ainsi que l’évolution des relations entre elle et le père de ses enfants, entre lui et ses fils.

Comme dans les témoignages précédents, les prénoms de Nathalie et du père de ses fils ont été changés, leur anonymat préservé au maximum. Si vous reconnaissez leur histoire, merci de rester discret.e en commentaire, ici ou sur les réseaux sociaux. Ce qui doit nous rassembler, nous nourrir, n’est pas l’expérience d’une femme en particulier, mais les similitudes entre nos histoires, les solutions trouvées et le mieux-être ressenti. Néanmoins, n’hésitez pas à partager vos expériences en commentaires, à faire circuler ces billets, pour faire vivre la série et l’étoffer toujours un peu plus.

« L’occasion de partir de chez moi, de quitter ma maman »

Nathalie : « J’ai rencontré le père de mes enfants très jeune, à 16 ans et demi, pendant les  vacances. Lui avait 20 ans. C’était ma première histoire, je suis tombée très amoureuse – enfin, je ne saurais pas vraiment dire aujourd’hui si c’était de l’amour. C’est une histoire qui a pris, qui a duré. Je me rends compte aujourd’hui que, rapidement, ça a été l’occasion de partir de chez moi, de quitter l’emprise de ma maman. Je ne me suis pas rendu compte tout de suite qu’en fait je passais d’une emprise à une autre… »

« Pas très sûre de moi à l’époque, j’ai trouvé autour de Patrick une deuxième famille, sa famille à lui. Je m’entends encore très bien avec sa maman – son papa n’est plus là – que je vois régulièrement et dont je suis restée proche. Elle a presque été une seconde maman pour moi. J’ai trouvé auprès d’eux une famille unie, alors que la mienne était éclatée, avec des parents divorcés quand j’avais 11 ans. Et puis des gens beaucoup plus tolérants que ma mère… Des choses qui m’apportaient beaucoup à l’époque. Je crois que j’ai plus épousé la famille que Patrick finalement. A un moment, il y a eu une grosse crise, on a failli se séparer et là j’ai vraiment souffert : j’ai eu l’impression que tout s’arrêtait pour moi. A ce stade, j’étais déjà très dépendante affectivement. On s’est retrouvé, on s’est marié et on a eu notre premier enfant. Et puis notre deuxième. »

« Il s’est beaucoup occupé de notre premier enfant »

Nathalie : « A la naissance de notre premier enfant, il a été un très bon papa, il s’en est beaucoup occupé. Trois ans et demi après, nous avons eu notre second enfant. Là, j’ai trouvé que c’était un peu différent. Le couple n’allait déjà pas très bien. Quand le petit a eu quatre ans, je me suis rendu compte que ce n’était plus possible de continuer. On était vraiment trop en décalage. Je pense que je prenais mon envol, je commençais à m’affirmer, à être mieux dans ma peau…»

« A la trentaine, j’avais des envies, profiter de la vie, faire des choses, alors que lui, tout ce qui l’intéressait, c’était les gueuletons, et ne rien faire, pas d’activité physique, pas de sortie découverte ou autres. Je commençais à faire des choses avec les enfants, des balades à vélo, ou je partais marcher toute seule, en rando. Il ne venait plus avec nous. J’ai pris conscience que je n’étais pas si mal seule. Je travaillais et ça a beaucoup joué : c’est là que j’ai rencontré quelqu’un, qui a surtout été le déclencheur. Cet homme m’a regardée, entendue, m’a dit que j’étais jolie, que j’étais quelqu’un de bien… J’avais du mal à le croire, dans la dévalorisation à fond. »

« Cette rencontre a été une deuxième naissance »

Nathalie : « Je me suis découverte, ça a été une deuxième naissance. Je me suis dit que ce que je vivais chez moi ne m’allait plus, que je ne vibrais pas. Je n’avais plus envie de cette vie somme toute confortable, avec maison et enfants, mais où je m’ennuyais. Tout ce qui m’apportait du plaisir, je le faisais seule, ou avec les enfants. Patrick, lui, ne se posait pas de question. Souvent je l’alertais, mais lui reproduisait un schéma que j’avais connu avec ma mère : il me critiquait tout le temps, devant nos amis, notre famille. Un nouveau vêtement, une nouvelle coiffure… C’était vraiment violent, jamais physiquement, mais verbalement. Lui-même souffrait de dévalorisation et c’était sa façon de se sentir à peu près bien. Un jour, je n’ai plus supporté, j’ai dit stop. »

« A ce moment, il tombait dans l’alcool, sans que ce soit très grave, mais il sortait, il rentrait tard, je ne savais pas où il était. Il devait sentir le malaise et c’était sa façon de réagir. Une fuite qui m’a aidée. Trois autres choses m’ont fait réagir : un matin, il habillait l’un de nos fils et il l’a insulté, l’a traité de « connard ». Moi je pouvais supporter des choses, mais mes enfants, ce n’était pas possible. Une autre fois, le second s’était blessé et il a fallu l’amener à l’hôpital. Je n’arrivais pas à joindre Patrick qui est rentré vers minuit. Quand je lui ai dit ce qui s’était passé, il m’a accusée de ne pas l’avoir prévenu… J’ai ressenti du dégoût. Le dernier truc, c’est quand il a acheté une très belle voiture sans m’en parler et en signant à ma place. »

« Il m’a menacée de se suicider, j’ai eu peur pour les enfants »

Nathalie : « Une fois la décision de le quitter prise, j’ai dû y aller en douceur, d’autant qu’un ami proche s’était suicidé, en lien avec une problématique de couple. Je lui ai dit que j’avais besoin d’une séparation ponctuelle, ce qu’il a accepté. Il a pris un appartement, j’ai gardé les enfants. Je lui ai rapidement fait comprendre que c’était définitif. »

« J’ai a eu vraiment très peur : il m’a menacée de se suicider. Quand il prenait les enfants le week-end, c’était une énorme angoisse pour moi : j’avais vraiment peur qu’il fasse une connerie avec eux. J’ai vécu une période super difficile, pendant laquelle je n’étais pas du tout sereine, parce que je pensais que son désir de vengeance pouvait l’amener à faire quelque chose de grave. Mais il n’en a pas eu le courage. »

« Il m’a fait suivre par un détective »

Nathalie : « Avant le jugement, il s’est passé neuf mois, pendant lesquels, bien sûr, il n’a pas versé d’argent. Il a fallu continuer à payer le loyer et le reste et il ne m’a pas aidée. Je me suis débrouillée comme j’ai pu, j’ai tout assumé toute seule. Mais l’argent ne m’a, à aucun moment, fait hésiter à le quitter. C’était plus fort que moi. Je me suis dit qu’il y aurait toujours une solution : il y avait mes parents, un ami aussi qui m’a prêté de l’argent. Je ne me suis même pas posé ces questions. C’était vital. »

« Après le jugement provisoire, il a été sommé de verser une pension alimentaire. Mais il faisait des chèques, il fallait que je les lui rappelle… C’était sa façon de m’embêter. Ensuite, ça a été compliqué pendant trois-quatre ans. Dans la première période, sa question unique, c’était : pour qui est-elle partie ? Donc il m’a fait suivre par un détective. Je lui expliquais que c’était à cause de lui, que la personne qui était arrivée dans ma vie n’avait rien à voir avec mon départ. Grâce à cette rencontre, je me suis découverte femme, j’ai appris à me connaître, j’ai pris de la valeur à mes propres yeux. Je me suis construite et c’est cet homme qui m’a donnée la force de le faire. Mais je n’ai pas quitté un homme pour un autre et ça, Patrick n’a jamais voulu l’entendre. »

« J’ai pris conscience que je pouvais faire des choses sans lui »

Nathalie : « Quelques mois avant la séparation, on avait prévu un week-end à Londres avec des collègues. Patrick devait venir. Régulièrement, pour me montrer qu’il avait le pouvoir, il se faisait supplier pour venir. La veille de ce fameux week-end, il m’a dit qu’il n’avait plus envie de partir. D’habitude, j’insistais, « mais si, vient, le qu’en-dira-t-on, etc ». Et puis il se la jouait « bon ok, je viens » et je le remerciais. Ce fameux soir, il m’a fait le coup, j’ai insisté et rebelote le samedi matin. Sauf que là, j’ai dit « j’y vais toute seule ». Les enfants étaient déjà chez des amis. Et j’ai très bien vécu ce week-end. J’étais super bien, je ne culpabilisais pas du tout. Lui a vécu l’enfer, des amis l’ont ramassé à la petite cuillère. Evidemment en rentrant, il m’a promis monts et merveilles…  Pour moi, ça a été un tournant. J’ai pris conscience que je pouvais faire des choses sans lui. On était vraiment un couple fusionnel : j’étais partie de chez maman pour me retrouver dans les griffes d’un homme. Je n’existais pas, je ne prenais jamais de temps pour moi, je ne faisais rien seule. »

« Ce qu’en-dira-t-on, c’était surtout dans ma tête. Je suis issue d’une famille où les femmes divorcent. Ma maman a divorcé, mes grand-mères ont divorcé, juste après-guerre. Je viens d’une famille où les femmes s’assument, où les hommes n’ont jamais pris leur place. Ni des maris, ni des papas. Des hommes très absents. »

« Il n’a jamais assumé plus que ce qui était écrit dans le jugement »

Nathalie : « Pendant l’enfance et l’adolescence de nos fils, Patrick a été présent, au minimum. Au début, il les prenait le week-end, il s’entourait d’amis à nous, avec qui ils passaient beaucoup de temps. Après, ça s’est effiloché. Quand j’avais besoin qu’il les prenne, il n’a jamais assumé plus que ce qui était écrit dans le jugement. Pour m’embêter moi. Il a eu une attitude de con, clairement. Sans compter les changements de programme au dernier moment pour m’empêcher de faire quelque chose pour moi… Heureusement qu’il y avait sa maman, on s’organisait entre femmes sans qu’il le sache. »

« J’ai été seule pendant une dizaine d’années avec mes fils, ce que j’ai apprécié. Mon aîné a toujours eu un lien assez fort avec son père, dès sa naissance. A 17 ans, il m’a dit « maman, je vais aller vivre chez papa : ce n’est pas contre toi, mais j’ai envie de passer du temps avec lui et c’est maintenant ou jamais ». Son père était en couple, sa compagne avait aussi un fils, ça se passait assez bien dans l’ensemble. Il y a eu une petite crise, une lettre que Patrick a fait écrire à notre fils pour me dire que je ne participais pas assez, mais ça a été tout. »

« J’ai culpabilisé d’avoir choisi cet homme comme père pour mon fils »

Nathalie : « Notre deuxième fils, lui, a énormément souffert du peu de relation avec son père. J’ai essayé longtemps de compenser, mais une psy m’a dit un jour que je ne pouvais pas jouer les rôles de la maman et du papa. Il a eu d’autres figures masculines, notamment celle de mon beau-père. Mais il a eu beaucoup de mal à se construire, son père ne s’en occupant pas. Il m’est arrivé de culpabiliser en me disant « tu as choisi cet homme comme père pour ton fils », mais j’ai dépassé ça. Après 10 ans seule, j’ai refait ma vie avec un homme qui a des enfants du même âge. Une vraie famille recomposée qui fonctionne plutôt bien. Et pour mon second fils, son père, c’est mon compagnon. D’ailleurs, il nous a présenté à sa petite-amie comme ses parents et il a mis un an à lui présenter son père. »

« Pendant les études des enfants, Patrick n’a été ni régulier ni très solide financièrement, faisant le minimum encore une fois. Mais il n’y a pas eu trop de guerre par rapport à ça. J’avais une bonne situation et j’ai lâché sur les questions d’argent. Je n’ai jamais demandé de revalorisation de pension. Quand il y avait quelque chose à payer, comme le permis, je payais. C’est moi qui ait tout assumé au maximum. »

« Votre histoire c’est votre histoire, je n’ai pas à juger »

Nathalie : « Mes fils ne m’ont jamais reproché d’être partie. Mon aîné m’a dit un jour « j’ai eu une belle enfance, une belle adolescence, votre histoire c’est votre histoire, je n’ai pas à juger ». Les enfants ont peut-être senti qu’ils gagnaient au change, avec la stabilité affective que je leur apportais. Aujourd’hui nous avons des modes de vie très différents Patrick et moi. »

« Patrick n’a jamais eu de sursaut. J’entends par ma belle-fille qu’il continue à me dénigrer auprès des enfants. On est divorcé depuis plus de 20 ans ! Il ne sait rien de la façon dont je vis ! C’est encore sa façon de prendre le dessus. Il n’a pas changé. On ne s’est pas revu pendant longtemps parce qu’il ne voulait pas me voir. Il a voulu que je reprenne mon nom de jeune fille. Tout ce qu’il a pu faire pour me faire payer il l’a fait. »

« Mes fils ont tout vécu ensemble et ça les a soudé »

Nathalie : « Récemment lors d’une fête de famille, nous nous sommes revus avec nos conjoints respectifs et tout s’est très bien passé. A un moment, les enfants nous ont regardé discuter ensemble et ils ont été surpris. Maintenant, on se fait la bise, on va être amené à se revoir pour ces fêtes-là et ça se passera très bien.»

« Pendant leur adolescence, il ne s’est jamais impliqué dans la scolarité des enfants, mais du moment où notre aîné est venu habiter chez lui, sa compagne s’est sentie investie d’un rôle de belle-maman tout puissante. J’ai dû me battre pour m’affirmer, pour conserver ma place de maman. »

« Au moment de la séparation, c’était très important que mes fils soient tous les deux. Ils étaient très fusionnels. Ils étaient toujours ensemble, chez la mamie, chez le père, chez la mère, ça a été pour eux et pour moi essentiel ! Ils ont encore aujourd’hui une relation magnifique, on ne pourrait pas imaginer mieux entre deux frères. Ils ont tout vécu ensemble et ça les a soudé. Du coup, ça a été un peu difficile pour le second quand son frère est allé vivre chez son père. Mais il avait les copains, qui venaient souvent à la maison, ce que j’ai pas mal encouragé. C’est aussi le moment où on a emménagé avec mon compagnon, avec qui il s’entend très bien. »

« J’ai grandi avec l’idée qu’on ne peut pas compter sur les mecs »

Nathalie : « Patrick n’est pas très vie de famille… Moi j’ai encore des relations régulières avec sa famille, dont je suis restée très proche. D’ailleurs, au moment de notre séparation, ma belle-mère m’a dit : « En tant que maman, je ne peux pas cautionner parce que ça me fait mal pour mon fils, mais en tant que femme, je peux comprendre ». Pour moi, ça résume tout. »

« J’ai été dans le schéma familial, comme ma mère, comme ma grand-mère. D’abord soumise, puis prenant mon envol, prenant les rênes et pilotant tout ça. C’est ce qui s’est joué chez nous sur au moins trois générations. J’ai grandi avec l’idée qu’on ne peut pas compter sur les mecs. Je n’ai jamais pu compter sur mon père, encore aujourd’hui. Il n’a pas non plus été un grand-père pour mes enfants. Pendant longtemps, je ne me suis pas posé de questions. C’était comme ça, c’était normal. On n’a pas à demander, on gère, on s’assume, on est forte, on ne doit rien aux autres. L’idée aussi que les hommes ne sont pas toujours à la hauteur, pas aussi costauds que nous, les femmes. J’ai une image d’homme faible, celle de mon père. Quelqu’un qui dit « je veux bien, mais je peux pas », « je ne sais pas comment faire, faut voir »… J’ai été très yang pendant longtemps, féminine dans l’aspect, mais pas dans la douceur ; je ne me posais jamais. Cette énergie m’a portée. »

« Avec mon nouveau compagnon, on bouge, on prend chacun notre place »

Nathalie : « Quand j’ai rencontré mon compagnon actuel, j’étais dans le même schéma, je recherchais mon père, je pense. Très doux, très gentil. On a avancé, travaillé ensemble. Plus j’ai bougé, vers l’accueil, le yin, plus je l’ai poussé à faire, lui. Aujourd’hui, on est à l’équilibre, il fait, il prend sa place d’homme alors qu’au début, je ne la lui laissais pas. Si les choses n’avaient pas évolué, on ne serait plus ensemble. Au début de notre relation, je gérais tout et il me disait que ça lui allait bien ainsi. Et puis, à un moment, ça ne m’a plus convenu. Le virage a été pris il y a peu de temps, peut être depuis qu’on est devenu grands-parent. »

« Je pense que j’ai cassé un schéma familial qui n’était pas sain. Je constate souvent que les hommes autour de moi assurent professionnellement, mais sont loin d’être les mêmes dans le privé. Là, j’ai quand même l’impression que ce sont les femmes qui portent le monde, qui prennent les grandes décisions, qui gèrent tout. Pour encore longtemps ? »

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