Celles qui partent #5 – Colette : « Je suis devenue la voleuse de mari »


Celles qui partent / mardi, juin 18th, 2019

Les trois enfants de Colette étaient âgés de 3, 6 et 8 ans au moment de la séparation de leurs parents. C’était il y a trois ans. Discrète, efficace, fiable, Colette a passé 16 ans avec son ex-mari, de 18 à 34 ans, avant de s’en séparer pour vivre son amour avec Jérôme, lui-même père de deux adolescents. Ce nouveau couple, très investi dans la vie de son village, a dû et doit encore faire face aux commérages des voisins et aux ingérences des deux ex dans leur vie de famille recomposée.

Comme ceux d’Anna, de Léonie, de Margot ou de Julia, les prénoms de Colette et de son compagnon ont été changés, leur anonymat préservé au maximum. Si vous reconnaissez leur histoire, merci de rester discret.e en commentaire, ici ou sur les réseaux sociaux. Ce qui doit nous rassembler, nous nourrir, n’est pas l’expérience d’une femme en particulier, mais les similitudes entre nos histoires, les solutions trouvées et le mieux-être ressenti. Néanmoins, n’hésitez pas à partager vos expériences en commentaires, à faire circuler ces billets, pour faire vivre la série et l’étoffer toujours un peu plus.

« Une faille s’est ouverte après la naissance de notre troisième enfant »

Colette : « Rétrospectivement, je crois qu’une faille s’est ouverte dans mon couple entre le moment où je ne me posais pas de questions et celui où j’ai commencé à me demander « est-ce que ça marche comme je le voudrais ? », « est-ce que, vraiment, on va finir notre vie ensemble ? ». Ces questions ont émergé quelques années avant la séparation, au moment de notre emménagement dans une nouvelle maison, après la naissance de notre troisième enfant. A ce moment-là, j’ai commencé à me demander si j’acceptais vraiment tous ces petits trucs qui me dérangeaient et auxquels je n’avais jamais prêté attention. Sur le coup, je n’ai pas analysé ça comme ça. La vie continue, on a les enfants à s’occuper, pas le temps de se poser. Mais ça a commencé comme ça, par ses absences physiques et morales et par le fait qu’il n’avait pas envie de faire les mêmes choses que moi. J’avais envie de me sociabiliser, alors que lui c’était tout le contraire… J’en avais pris un peu mon parti, je vivais ma vie, mais ça me trottais dans la tête. Notre histoire était comme ébréchée ».

« C’est quand j’ai rencontré quelqu’un d’autre que la situation a bougé. Je suis devenue très amie avec Jérôme, un papa de l’école. On se voyait très souvent avec les enfants, pas du tout en cachette. On s’écrivait des textos, sans arrière pensée, sans imaginer qu’il pouvait se passer autre chose. Au bout d’un moment, on a pris conscience de nos sentiments et ça a été super rapide. Tout est devenu évident. Du moment où j’ai compris que j’avais des sentiments pour lui, j’ai compris qu’en même temps, c’était fini avec mon mari et qu’il n’y avait pas de retour en arrière possible. Ça a été fulgurant. Je n’ai eu aucun doute. »

« Deux mois sous le même toit, horrible, une éternité »

Colette : « On a mis moins d’un mois à l’annoncer à nos conjoints respectifs. Mon mari, lui, n’a pas compris. Je n’ai pas eu besoin de lui dire qui c’était, il savait qu’on se voyait. Mais je pense qu’il n’a pas vu venir les choses, comme moi d’ailleurs, parce qu’on était sur deux chemins parallèles et très éloignés l’un de l’autre. Donc ça n’a pas été facile pour lui. On a vécu sous le même mois deux mois environ, qui m’ont semblé une éternité. Horrible. Au début, lui voulait beaucoup parler et trouver un moyen de revenir en arrière. Il essayait de m’expliquer que ce n’était pas possible, qu’on ne pouvait pas faire comme ça. Et en même temps, il a voulu qu’on l’annonce aux enfants rapidement, au bout d’une semaine à peine. A ce moment-là, il était encore très attentionné envers moi. De mon côté, j’étais très mal à l’aise, extrêmement inconfortable. Je n’avais qu’une envie, c’était de quitter cet enfer. Et puis, chez lui, il s’est passé un truc : d’un coup, il est devenu plus que glacial. Un changement radical : je suis partie deux heures et quand je suis revenue, c’était quelqu’un d’autre ».

« J’ai très peu parlé de tout ça autour de moi. La rumeur à vite fait son œuvre, lancée par l’ex de Jérôme. En trois jours, tout le village était au courant. J’ai eu le sentiment que les gens ont eu peur pour eux, pour leur propre histoire. Je me suis faite engueulée par des amis… Des gens qui ne m’ont pas demandé comment ça se passait pour moi ou pris des nouvelles, mais qui se sont dit « mince, et si ça m’arrivait à moi aussi ? » Compréhensible, mais étonnant. J’ai une amie qui m’a dit qu’elle venait déjà de perdre son père et qu’elle avait eu assez de mauvaises nouvelles comme ça (sic) ! Dans le cas de mon couple, on brisait aussi un modèle, une certitude pour les gens. Personne ne sait ce qui se passe chez nous finalement, donc quand ils l’apprennent, ils tombent de leur chaise… »

« J’ai déménagé deux cartons en une journée avec ma petite voiture »

Colette : « Jérôme et moi avons déménagé. Dans les premiers mois, ça a été vraiment compliqué de part et d’autre, chacun dans son genre. Avec mon mari, la communication était complètement rompue, limitée au minimum vital et encore. J’ai déménagé deux cartons en une journée avec ma petite voiture. Le soir, quand mon ex est rentré, il n’y avait plus mes affaires. On a établi un planning de garde, on est rentré dans une routine, mais tout échange était conflictuel, ce qui a rendu la gestion des enfants très compliquée. Au départ, je récupérais les petits à l’école et il venait les chercher chez moi le soir, mais il n’était pas forcément à l’heure, les enfants étaient énervés, moi aussi… »

« Mes pires souvenirs de cette période ne sont pas vraiment des événements mais plutôt une ambiance. Au départ, il y a eu une période d’euphorie, quand on a enfin pu s’installer avec Jérôme. Et puis tout est arrivé en même temps : les questions administratives, le divorce, le fait de vivre avec des enfants qui ne sont pas les siens. Physiquement, je sentais mon œsophage se resserrer et brûler… Quand j’ai déménagé, ça s’est atténué, mais en même temps, j’ai eu l’impression qu’avant, j’étais une Bisounours, et que d’un seul coup, je découvrais la méchanceté du monde : les regards des gens dans la rue, ceux qui ne me disaient plus bonjour, mon besoin de parler et la prise de conscience que je ne pouvais plus me confier à personne parce que j’étais devenue la voleuse de mari ! C’était vraiment difficile. Tout le monde m’en voulait à moi : son ex, mon ex, les gens. Je ne comprends toujours pas pourquoi moi je suis passée pour une pute [ce qui est un comble quand on connait Colette, ndlr], alors que Jérôme, personne ne lui en a voulu ! Des gens que je connaissais me croisaient dans la rue et changaient de trottoir, ou s’arrêtaient et regardaient le terrain vague derrière eux pendant que je passais ; ou des gens qui acceptaient nos invitations en disant « je viens, mais surtout n’en parlez à personne »… Des blessures, tout le temps. Difficile de rester droite. »

« Mes oreilles ont sifflé tout le temps »

Colette : « Il y a eu une publicité faite autour de notre histoire, du fait de l’ex de Jérôme, alors que tout ça aurait dû rester privé. Mes oreilles ont sifflé tout le temps. L’année dernière encore, une maman de l’école m’a dit « avec tout ce qu’on raconte sur toi, tu as du courage de continuer à sortir dans la rue ». Ça a été violent. On a pensé à partir, mais les enfants se sentaient bien ici, et puis on trouvait ça très injuste que ce soit à nous de quitter le village, alors qu’on y est très bien insérés, ce qui n’était pas le cas de nos ex respectifs. On n’aurait pas eu les enfants, ça aurait été le mieux à faire. Cela m’aurait permis de ne pas rester « la nouvelle » [compagne], ce que je suis encore aujourd’hui. Il y a encore des gens qui m’appellent par le prénom de l’ex de Jérôme. Finalement, l’environnement a été plus difficile à gérer que le père des petits ».

« Les choses se sont compliqués avec lui par la suite, administrativement. L’avocate appelait ça de la « résistance passive ». Au départ, il voulait avoir les enfants à mi-temps, mais il a reconnu que c’était incompatible avec son travail. Donc je lui ai proposé une solution qui lui permette de voir les enfants un week-end sur deux plus un jour dans la semaine, le mardi soir. L’idée étant qu’il puisse s’occuper plus d’eux que quand il habitait à 100% du temps avec nous… J’en ai la garde, ils sont domiciliés chez moi. Je touche une pension alimentaire pour les enfants, indexée sur la grille officielle, mais rien de plus ; je suis partie avec mes fringues, point final, ni avec une chaise, ni un couteau. J’ai redémarré de zéro, je n’ai même pas pris les affaires des enfants, leurs meubles ou leurs jouets. Mon mari est resté dans la maison et il a tout gardé. Je pense qu’il y a cette part de culpabilité qui fait que quand on part, on part sans rien… »

« Mon ex pensait que j’étais folle, que je faisais une dépression »

Colette : « Mon ex est dans une sorte de déni de la réalité. Avant notre séparation, je l’entendais parfois raconter des événements, à mille lieux de la façon dont ça s’était vraiment passé. Quand je l’ai entendu parler de notre histoire plus tard, il a eu la même attitude, racontant « mais une semaine avant, tout allait très bien dans notre couple, c’était la grande entente ». Pour lui, j’étais folle, je faisais une dépression. Cela aurait pu être le cas, avec les enfants à m’occuper tout le temps, le boulot, ses absences, mais ce n’était pas ça du tout. Il attendait, comme d’autres, que ça capote avec Jérôme. Quand il a compris que c’était sérieux, la rupture a été consommée pour lui, beaucoup plus tard que pour moi. Nos derniers mois ensemble, je n’ai peut-être pas assez parlé, parce qu’il n’était déjà plus dans mon « champ de vision ». Mais avant, j’ai l’impression d’avoir dit, redit et re-redit « fais des efforts, essaie d’être plus présent », et d’avoir encaissé les micro-déceptions, les oublis, les trucs promis qui n’arrivent jamais. »

« Aujourd’hui, on ne se voit pas et on se parle le moins possible, sauf en cas d’urgence ou si vraiment il y a un truc majeur pour les enfants, comme l’inscription au collège. En fait, il m’énerve, parce qu’il a une façon très dialectique de concevoir les choses, de parler pour ne rien dire et de retourner la situation pour expliquer que j’ai tort et qu’il a raison. Je le vois tellement venir à des kilomètres… Je vois les mensonges, les détournements de la réalité. Des trucs bêtes comme « je suis parti du boulot », alors qu’il téléphone de son fixe. »

« Après les week-ends chez leur père, j’assure l’après-vente »

Colette : « Quand il y a un événement sportif impliquant les enfants, on y va quand c’est notre week-end. Pour les fêtes d’écoles, kermesses, etc., on a tous les deux la date, moi j’y suis toujours allée, que j’ai ou non les enfants. On s’y retrouve mais on ne passe pas la soirée ensemble ! A la première fête d’école après la séparation, nos ex ont eu la même attitude, qui a été d’accaparer tout le monde autour d’eux, y compris des gens qu’ils ne côtoyaient pas avant et qui étaient des amis à nous. C’était hyper bizarre pour tout le monde. Et puis, je trouve que les enfants sont différents quand ils sont avec lui : plus excités, à courir partout, à s’accrocher à lui. J’ai un peu honte, mais je ne peux pas dire quoi que ce soit ».

« Au début, avec Jérôme, on appelait ça Disneyland. Pendant les week-ends chez leur père, il fallait toujours faire un truc extraordinaire. Cette suractivité m’a longtemps inquiétée, parce que j’assurais l’après-vente. Les enfants revenaient décalqués, cuits, souvent malades, surtout le petit, qui toussait, avait la crève. Je m’explique ça par le manque de sommeil et d’attention au fait qu’il sortait en plein hiver sans écharpe, le cou tout ouvert… Je m’inquiétais aussi de ce qu’il pouvait ou peut encore leur dire et réinventer. Ça arrive que mon aîné rentre et me raconte des trucs sur « avant », comme quand son père lui me faisait « réviser le passé composé au CP ». Je lui explique que un, on n’apprend pas le passé composé au CP et que deux, son père ne l’a jamais aidé à faire ses devoirs… Mon fils de 11 ans voudrait une garde alternée à 50-50 : je crois qu’il pense que son père a subi une injustice. Les deux plus jeunes ne réagissent pas du tout de la même façon. »

« Mon fils aîné est devenu le confident de son père »

Colette : « Quand je suis partie, mon aîné est devenu l’adulte chez son père, le confident, sauf qu’il n’avait que 8 ans. Son père lui a raconté des choses sur ses conflits à lui, avec d’autres adultes de la famille, qui n’était pas du tout de son âge. De notre côté, après une période d’adaptation, tout se passe plutôt bien [dans notre famille recomposée]. Forcément, on ne se comporte pas avec les enfants de son conjoint comme avec les siens, on n’est pas à l’aise pareil, mais on a établi entre nous des relations assez stables, durables. On se parle, on fait des trucs ensemble, on regarde la télé, on fait des jeux de société… Mon petit et ma fille, depuis peu, passent beaucoup de temps avec Jérôme, à jardiner ou bricoler. Quand Jérôme est devant la télé, ils viennent se coller dans ses bras. C’est toujours plus compliqué avec mon aîné, pour les raisons évoquées plus haut. Parfois, lui et Jérôme s’engueulent, mais généralement, leurs rapports sont plutôt froids ».

« Bien sûr, il y a des trucs qui m’énervent dans l’attitude des enfants de Jérôme, mais je ne peux pas réagir comme si c’était les miens. J’ai fait beaucoup d’efforts là-dessus au départ, donc maintenant ça va mieux. Avec l’aînée, j’ai des discussions régulières, c’est elle qui vient me parler, me raconter sa vie… Et pourtant, je suis certaine qu’elle et son frère ont entendu du mal de moi chez leur mère. Mais Jérôme s’en est toujours énormément occupé, plus que son ex. Du coup, il a un lien très fort avec eux, qui n’a pas été altéré par la séparation. Il a toujours fait beaucoup pour eux et ils le savent. Son ex et le mien ont, une fois encore, eu le même réflexe : faire plein de trucs avec les enfants après, photos Facebook à l’appui, ou inviter du monde avec les enfants pour montrer qu’ils s’en occupaient. Nous, on n’a rien eu à prouver, on sait le temps qu’on passe avec eux. »

« Pas libre de repartir sur des bases sociales neutres »

Colette : « Depuis un an ou deux, mon ex a une nouvelle compagne. Je ne l’ai jamais rencontrée, mais je n’en ai entendu que du bien de la part des enfants. Elle s’en occupe bien visiblement. Tant que les enfants n’ont pas de problème avec elle, je n’ai pas besoin de la rencontrer. Elle a deux filles aussi et n’habite pas tout près. Pour autant, je vois mon mal mon ex expliquer aux enfants qu’il déménage et les verra moins. Pour moi, son possible déménagement n’est pas une angoisse. En revanche, de mon côté, je ne me sens pas libre de partir. Or, même si les choses se tassent, je n’ai pas envie de vivre ici toute ma vie. Souvent, j’y pense : laisser derrière moi cette histoire, repartir sur des bases sociales neutres, ne plus psychoter sur telle ou telle personne qui parle derrière mon dos ».

« Et notamment l’ex de Jérôme qui ne m’a pas adressé un mot depuis trois ans, même quand on est devant les enfants, dans la même pièce, ce qui est arrivé à plusieurs reprises. C’est humiliant. Elle a une dent contre moi, ok, mais je ne suis pas la seule responsable ! Quand on se croise devant le collège et qu’elle prend sa fille par les épaules de façon à ce qu’elle ne puisse pas me dire bonjour, c’est lourd, surtout en public. J’ai l’impression d’être restée la maîtresse : il faut que je me cache et surtout que je ferme ma gueule ! Alors qu’on a fait ça proprement : quand notre histoire a démarré, on l’a dit. Mais non, leur colère est « légitime » : ils ont perdu un confort du quotidien, dans la gestion des enfants, de la maison. Pour eux, ça roulait tout seul et on les a privé de ça, en même temps que du reste. Il y a une réécriture de l’histoire, comme si nous avions brisé deux familles merveilleuses ! De notre côté, ces « histoires merveilleuses », ça faisait des mois qu’on en parlait entre nous, en toute transparence, et que, s’il y a eu cette possibilité de tomber amoureux l’un de l’autre, c’est parce que nos histoires étaient bel et bien terminées. »

« Partir, le truc le plus dur que j’ai fait de ma vie »

Colette : « Pour survivre à tout ça, il fallait bien s’entendre. Ces années ont été bon test pour notre couple. On était deux, mais les cibles de tout, tandis que nos ex étaient tout seuls, mais protégés. Ça ne rend pas leur situation plus facile, mais ça n’empêche que partir, même à deux, c’est très difficile. C’est le truc le plus dur que j’ai fait de ma vie, plus que d’avoir des enfants. Tu te vois sombrer. Physiquement, tu lâches. Moi qui n’aime pas les conflits, qui m’entendait bien avec tout le monde, ça a cassé tout ce qu’il y avait autour de moi. Je ne regrette rien, mais j’espère ne jamais revivre ça. Je ne sais pas si j’y survivrais. »

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