Celles qui partent #1 – Anna : « Je ne supportais plus de me sentir seule tout le temps »


Celles qui partent / jeudi, février 7th, 2019

Episode #1 de cette série qui donne la parole aux femmes qui ont quitté le père de leurs enfants. Vous avez été nombreux.ses à répondre à l’appel à témoins que j’ai lancé à ce propos il y a quelques semaines, nombreux.ses aussi à m’avoir encouragée dans ce projet et à attendre ces échanges ; j’en suis très heureuse et reconnaissante ! J’espère que vous ne serez pas déçu.es.

Le prénom d’Anna a été changé, son anonymat préservé au maximum. Si vous reconnaissez son histoire, merci de rester discret.e en commentaire, ici ou sur les réseaux sociaux. Ce qui doit nous rassembler, nous nourrir, n’est pas l’expérience d’une femme en particulier, mais les similitudes entre nos histoires, les solutions trouvées, le mieux-être ressenti, etc. Néanmoins, n’hésitez pas à partager vos expériences en commentaires, à faire circuler ces billets, pour faire vivre la série et l’étoffer toujours un peu plus.

Une rencontre adolescente

Anna a la petite quarantaine. Séparée du père de ses deux enfants depuis un peu moins d’un an, elle travaille toujours dans la même entreprise que lui. Après quelques mois de flou organisationnel, la famille a opté pour une garde alternée des enfants 3 jours sur 4 et vice versa.

Leur fils est au lycée, leur fille en primaire. En couple pendant plus de 20 ans, Anna et son ex-compagnon se sont rencontrés très jeunes et expérimentent aujourd’hui une vie de célibataire complètement nouvelle pour eux. Anna raconte l’histoire de leur séparation, les raisons qui l’ont poussée à partir et son état d’esprit d’aujourd’hui.

Anna : « On s’est rencontré super jeunes, j’avais 17 ans et lui deux de plus. Cinq ans plus tard, on a eu notre premier enfant, alors qu’on était en train de terminer nos études. Ce n’était pas prémédité, mais ça a été une belle surprise ! Notre fils a grandi avec nous quelques années et, quand il a eu 7/8 ans, il a voulu un petit frère ou une petite sœur. Elle est née un an et demi plus tard, j’avais 30 ans. »

« Toute l’organisation familiale reposait sur mes épaules »

« Au niveau professionnel, chacun avait sa vie au départ. Quand on s’est rencontré, on était étudiant tous les deux, on a eu notre premier enfant en passant nos examens ; on regardait droit devant nous, sans trop calculer ce qui se passait. J’ai travaillé de mon côté, mais ma priorité, c’était d’élever mon fils. »

« Progressivement, le travail de mon compagnon a pris pas mal de place dans notre vie. Il n’était pas très présent, mais c’était pour la bonne cause, on était dans la construction… Il a eu l’opportunité de venir travailler à Strasbourg, je l’ai suivi. C’est là que son boulot a décollé. Lui s’occupait de sa carrière et moi, je m’organisais en fonction du petit et de mon travail. Toute l’organisation familiale reposait sur mes épaules, mais tant qu’on n’avait qu’un enfant, ce n’était pas un souci pour moi, je le vivais comme quelque chose de naturel, ça m’arrangeait presque. J’étais complètement dévouée à mon fils, complètement centrée sur lui, peut-être pour combler un manque dans ma propre enfance… »

« Avec la dépression post-partum, je me suis sentie complètement délaissée »

Anna : « L’arrivée de la petite, ça aurait dû être super, mais en fait, c’est à partir de ce moment-là que ça a commencé à partir en vrille. Avec un enfant, j’avais trouvé un rythme, malgré mon travail à temps plein. Pendant ma deuxième grossesse, j’ai commencé à angoisser : comment j’allais tout gérer avec deux ? Comment être une aussi bonne mère pour l’un que pour l’autre ? Est-ce que leur père serait plus présent ? Des questions que j’ai eu raison de me poser puisqu’au contraire, après la naissance de ma fille, leur père a été complètement absent. Ça a été horrible : j’ai fait une dépression post-partum qui a duré un an. J’avais prévu de prendre trois ans de congé parental pour me vouer à mes enfants, mais avec la dépression, je me suis sentie complètement délaissée, abandonnée. Il en était conscient, mais il a eu tendance à fuir encore plus que d’habitude… Pour moi, ça a été le début de la fin. J’étais tellement fatiguée que je devais me forcer pour tout, pour faire à manger, aller chercher mon fils à l’école… Il n’était pas là. Je lui en ai tellement voulu ! »

« Après ça, pendant 10 ans, j’ai été dans les reproches et les rancœurs… Je suis très famille donc j’ai pris sur moi ; je me suis dit « on ne fait pas des enfants pour qu’ils n’aient pas leur papa et leur maman ensemble ». Je me disais aussi qu’il allait changer, je lui parlais, mais au bout de la 100ème fois à dire la même chose, on lâche l’affaire. J’ai fini par abandonner, je n’avais plus envie de communiquer, de m’investir dans cette relation. Quand les enfants ont grandi, il a recommencé à me proposer des petits week-ends, mais je ne voulais pas faire garder mes enfants pour partir avec lui, je n’avais plus envie de faire d’efforts. »

« Pour lui, une femme est forte, elle tient jusqu’au bout »

Anna : « Chaque fois qu’il ne répondait pas au téléphone, que je me sentais mal, je me disais « quitte à être seule, autant l’être complètement, je n’attendrai plus rien de l’autre », sans forcément sauter le pas. Le feu couvait depuis la naissance de notre fille. J’avais besoin de m’appuyer sur un homme, or j’avais l’impression que, dans notre famille, tout reposait sur moi. Selon moi, la différence entre notre éducation et nos cultures d’origine est l’une des explications de ces incompréhensions : pour lui, une femme est forte. Je pense qu’il s’est imaginé que j’allais tenir jusqu’au bout… Et puis, j’avais l’impression qu’il pouvait se contenter d’une routine, alors que moi j’évoluais. Je lui en ai souvent parlé, mais il me disait « oui, oui », sans que rien ne change. »

« Dans notre entourage, je n’ai parlé de tout ça avec personne. De toute façon, personne n’aurait compris. Nos proches nous disaient : « C’est comme ça que vous êtes », à vous chamailler tout le temps. Mais non, je ne suis pas sado-maso ! Ces prises de têtes ne me rendaient pas heureuse ! Finalement, c’est une goutte d’eau qui a fait déborder le vase, une simple histoire de pique-nique qu’il a oublié dans le frigo avant de partir en excursion. Les enfants ont eu faim et on s’est disputé comme jamais, c’était affreux ; tout est sorti, je lui ai dit que je ne pouvais pas compter sur lui et, dans ma tête, je me suis dit « stop », ça suffit. Au retour, je lui ai annoncé que c’était terminé, que je ne supportais plus de me sentir seule tout le temps. Quand on a eu cette conversation, il n’a pas vraiment réagi. Très souvent, on s’était projeté avec des « et si on était plus ensemble » ; il a dû penser que c’était encore ce genre de scénario… »

« L’impression d’être un fantôme dans ma propre maison »

Anna : « On a cohabité pendant cinq mois, ça a été très dur : j’avais l’impression d’être un fantôme dans ma propre maison. La première des choses pour moi a été d’en faire le deuil, de tirer un trait sur mon environnement direct. J’ai fait chambre à part et dormi avec ma fille pendant ces cinq mois. Je me suis vite rendue compte que trouver un appart quand on est une femme seule, même avec toutes les garanties, un CDI et une caution, c’est compliqué ; les propriétaires recherchent des couples en priorité. Le père de mes enfants a trouvé plus rapidement, mais il a attendu que j’ai aussi quelque chose pour déménager. »

« Je ne voulais pas passer d’une maison à un deux-pièces. C’était important pour moi de montrer à mes enfants que je ne leur enlevais rien, qu’ils ne ressentent aucun manque sur le plan matériel. C’était ma décision de partir et j’ai voulu qu’ils le vivent au mieux sur tous les plans. Leur réaction, leur ressenti, c’est ça qui a compté pour moi pendant cette période, pas mes sentiments à moi. Je l’avais toujours dit : j’étais restée pour eux. Mon deuil amoureux, je l’avais fait il y a bien longtemps… Même si ce n’était pas pareil pour lui… J’ai beaucoup culpabilisé de le voir souffrir. Je me suis sentie la méchante. Mais j’ai pris cette décision en me disant : « C’est lui ou moi ». Il ne voulait pas entendre que j’étais malheureuse, tant pis, la vie, c’était maintenant que je voulais la vivre. »

« Notre entourage n’a pas compris »

Anna : « Dans notre entourage, les gens comprenaient que je puisse être mal, mais pas que je parte. Pour eux, notre couple était une marque de fabrique, on avait « tout pour réussir », mais tout quoi ? Tout ce qui se voit ? Par rapport à l’argent, au travail, j’ai toujours eu confiance en lui. Je sais que c’est une bonne personne. Certains en doutaient et m’ont mis en garde en me disant « tu vas tout perdre », mais je m’étais dit « même si je perds tout, ce n’est que du matériel ». Tout ça n’aurait rien changé à ma décision. »

« Quand on s’est retrouvé chacun dans son appartement, je crois qu’il s’est rendu compte qu’il avait besoin de moi, ou qu’il m’aimait encore… Alors que pour moi, tout était devenu facile, je n’avais plus de pression, plus de contrainte. J’avais tellement l’habitude de tout faire, que ma vie était la même avec ou sans lui. Une fois seule, je ne me suis pas dit : « Mince, qui va descendre les poubelles » [rires] ? Ce qui avait changé, c’était que je n’étais plus énervée le matin, que je n’attendais plus rien de personne. J’étais presque épanouie ! Mais autour de nous, les gens m’ont dit – et je l’ai bien vu aussi, il me l’a fait ressentir – que plus le temps passait, plus le père de mes enfants se sentait mal. Le plus difficile pour moi, ça a été cette culpabilité vis à vis de lui. »

« La boule au ventre en permanence, je me mettais trop de pression »

« Parfois, je me dis que la vie que j’avais avant n’était pas vraiment ma vie… En passant devant la salle de sport de mon fils récemment, j’ai eu des flashs, des souvenirs de soirs hyper-speed où je devais faire à manger, me dépêcher d’aller chercher mon fils au sport, rentrer m’occuper du repas de tout le monde, la boule au ventre en permanence ! Il fallait que tout soit parfait ; je me rend compte que je me suis mise une pression monstre. Et ça, ce n’est pas que la faute de mon ex ; c’est 50/50. Il n’a pas été comme j’attendais qu’il soit, mais moi, j’ai voulu être femme et une mère parfaite. Je n’y arrivais pas, alors j’ai mis de côté la femme pour être surtout une maman… Et plus le père de mes enfants était absent, moins j’avais envie de faire des efforts pour lui après ses silence-radio pendant la journée. »

« Pour la garde des enfants, au départ, on a fait au feeling, un jour sur deux… Lui s’est découvert un amour de son rôle de père, il est devenu au courant de tout ; c’est drôle comme les choses se sont inversées. D’ailleurs, là-dessus, il me remercie… Je sais qu’il faut donner un cadre au niveau du rythme, mais au départ, je voulais que tout le monde soit bien, pas forcément que tout soit carré. Au final, on vient à peine de trouver notre organisation définitive : un week-end chacun, du vendredi au lundi après l’école, puis jusqu’au mercredi midi, et du mercredi au vendredi, en alternance. Je trouve cette solution pas mal. Le père des enfants ne veut plus trop me croiser pour pouvoir « avancer », du coup, on a trouvé que c’était une bonne solution de passer par l’école. On officialisera la garde alternée au printemps avec les impôts. Et on s’est dépacsé. »

« Maman, je suis super fière de toi »

Anna : « Mes enfants ont eu des réactions assez différentes par rapport à la séparation. Ma fille est plutôt angoissée. Quand j’étais avec son papa, elle avait développé des tics, qui pour moi étaient liés au fait qu’on se disputait fréquemment. Ces tics ont complètement disparu, elle n’en a plus du tout ! Par contre, elle ne nous a pas du tout parlé de la séparation, ce que son père ne trouve pas normal. Quand je lui en parle, elle me répond « maman, tout va bien » et, moi aussi, j’ai l’impression que ça va. En plus, je suis ravie qu’elle passe beaucoup plus de temps avec son père, c’est tout ce que j’ai toujours voulu, en fait ! »

« Mon fils, c’est tout à fait différent : il a été élevé dans un schéma très traditionnel. Quand il a su qu’on allait se séparer, il m’a dit : « Mais maman, je voulais venir chez vous le dimanche midi avec mes enfants ». Dans mon idéal, ce sera possible. Je suis peut-être une grande rêveuse, mais je crois que si on est sur la même longueur d’ondes avec son père, ça peut marcher… Mon fils m’a aussi confié : « Maman, je suis super fière de toi ». Pareil, une amie était épatée que j’ai eu le courage de le faire ; « il y a tellement de femmes qui subissent leur vie », m’a-t-elle dit. Notre couple n’était pas une prison, mais, c’est vrai, je « subissais ma vie » dans le sens où je n’étais pas heureuse ou épanouie. Je restais pour les enfants, pour une idée de la famille que je n’ai pas eu moi-même. C’était mon objectif de vie, mais j’ai changé. »

« J’ai enfin lâché prise »

Anna : « Le fait d’être seule m’a apporté une chose : penser à moi. Avant, je culpabilisais quand j’allais boire un verre avec mes copines ou quand j’allais au sport. Je me « l’autorisais », mais avant de sortir, je faisais à manger pour tout le monde, même quand le père des enfants était là ! J’allais au restaurant, mais seulement une fois que j’avais fait la popotte pour eux… Sur tout ça, j’ai enfin lâché prise. Je suis rarement stressée dans mon quotidien avec les enfants. Je laisse faire leur père : avant, j’anticipais tout, alors que maintenant, s’il oublie d’amener la petite au piano quand c’est son tour, je l’appelle plutôt après… »

« La chose qui me manque le plus, et j’y pense souvent, c’est cette vie de famille, habiter tous dans la même maison, les allers et venues… Je sais que mes enfants sont chez eux autant chez leur père que chez moi, mais ce n’est plus « la maison », ce n’est plus pareil. Quand je ne les ai pas, c’est un vide énorme. Je me dis qu’ils passent du temps avec leur père et j’essaie de m’occuper de moi. Mais changer mes réflexes prend du temps… Je sais ce que je ne veux plus, que je ne reviendrai pas en arrière. Ce que veux, par contre, je commence à peine à le comprendre, un peu plus chaque jour. »

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